Éditorial

Les fleurs de l’été

Ce numéro d’été de Liberté coïncide avec la fin de la première année de notre codirection, marquée par un dynamisme et une force qui nous ravissent encore. Avec un peu de recul, nous constatons que la fabrication, puis la publication à l’automne de notre numéro Premiers Peuples: cartographie d’une libération a donné le ton. Ce numéro est né d’une démarche inhabituelle. L’équipe de la revue a confié momentanément les rênes éditoriales à un comité spécial dirigé par Nawel Hamidi, Pierrot Ross-Tremblay et Darryl Leroux. Non seulement ils ont fait un travail d’une rigueur et d’une générosité extraordinaires, mais ce processus nous a amenées à envisager d’une autre façon l’organisation du travail et de la production, alors que Liberté était en pleine transition. Cela a résolument imprégné l’esprit qui préside à la conduite des affaires de la revue, et bien que l’équipe régulière ait repris son rôle habituel, cette expérience a transformé notre conception du travail et de la collaboration, nous a transformés, nous. Dans un monde axé sur la performance, les résultats, il est bon de se rappeler les raisons pour lesquelles nous faisons ce que nous faisons, que les liens que l’on crée et construit dans le processus qui mène à nos réalisations ont une valeur inestimable, qui se quantifie difficilement, mais qui constitue le sel de nos existences.

Tout au long de l’année, nous avons fait des rencontres précieuses, nous avons eu des échanges d’une grande richesse avec nos collaborateurs – les nouveaux comme les habitués. Notre équipe s’est agrandie. Nous publions dans ce numéro une nouvelle chroniqueuse, la journaliste Véronique Dassas qui, depuis l’Italie, nous livrera des réflexions informées sur la vie politique ou la littérature. Au comité éditorial, nous avons accueilli trois nouveaux membres: Julia Posca, Philippe Néméh-Nombré et Lorrie Jean-Louis. Shelbie Deblois s’est jointe à l’équipe pour accompagner la codirection dans l’exécution de toutes ces tâches invisibles mais essentielles à la fabrication d’une revue comme Liberté; participant aussi à nos joyeuses séances de réflexion spontanées, l’après-midi, lorsque notre imagination cherche à s’évader des tâches administratives. Des collaborateurs de longue date mettent également l’épaule à la roue pour la préparation de la programmation de notre 60e anniversaire, à l’automne 2019. Nous pensons tout particulièrement à Pierre Lefebvre (salut l’ami!), mais aussi à Jonathan Livernois ou à Julien Lefort-Favreau qui, même à distance, continue de participer à la vie éditoriale de la revue. Avec David Turgeon, qui fut directeur artistique de la revue de 2013 à 2017, nous avons aussi entrepris une refonte de notre maquette, que vous découvrirez cet automne, chers lecteurs et chères lectrices.

Nous avons dans nos bureaux une table de vieux bois, une table ronde, pour les réunions. Ami lecteur! Nous manquons de chaises! Nous manquons d’espace pour rassembler tout le monde! Et cette vision nous réjouit. À mesure que notre cercle s’élargit, que les points de vue se multiplient, que les discussions s’animent, s’incarne un peu plus l’idée que nous nous faisons du rôle de Liberté: un lieu où se rencontrent des têtes pleines d’idées et où se tissent des liens d’amitié qui donnent corps à la réflexion sur l’art et le politique.

Au moment d’entamer cette codirection, au printemps dernier, nous espérions arriver à créer et maintenir un tel espace. Il s’agissait même d’une priorité, puisque nous sommes bien conscientes que sans l’engagement, les efforts et le talent de ses collaborateurs, Liberté n’existerait tout simplement pas. D’ailleurs, si nous avons mentionné ici l’arrivée des «nouveaux» et le retour des «anciens», il ne faudrait pas oublier le travail exceptionnel des vieux routiers (ils nous pardonneront cette étiquette) du comité éditorial, Marie Parent, Jessie Mill, Julien Lefort-Favreau et Jean-Marc Limoges, qui ont accompagné la codirection dans ses premiers pas et qui ont admirablement assuré la continuité de la revue, dans la transition. À pareille date l’an dernier, le comité signait exceptionnellement l’éditorial du numéro 320, pour accueillir les nouvelles directrices et formuler quelques souhaits pour l’avenir de la revue. Nous espérons avoir été à la hauteur de leurs attentes et, surtout, nous sommes profondément reconnaissantes de la vitalité acquise par notre petite organisation.

Cela dit, nous ne sommes pas dupes. Nous savons que notre situation heureuse survient à un moment où, à plus grande échelle, les défis sont immenses. Dans les derniers mois, le gouvernement du Québec a présenté un projet de loi – le projet de loi 21, sur le port des signes religieux – parmi les plus liberticides de son histoire, stigmatisant, au mépris du droit, des minorités culturelles déjà marginalisées dans notre société. On parle de plus en plus ouvertement de relancer des projets de transport et d’exploitation des hydrocarbures, alors même que des étudiants sont dans les rues chaque semaine pour inciter l’autorité publique à agir pour contrer la crise climatique. Sur le plan social, on a fait des courbettes devant le géant Uber, au prix de la tranquillité d’esprit et de la dignité des chauffeurs de taxi de la province, et personne ne s’élève pour dire que cela n’est qu’un prélude à la précarisation des conditions de l’ensemble des travailleurs, dans un avenir rapproché. On se félicite de la situation budgétaire du Québec, mais rien n’indique que l’on entend réparer les dégâts laissés sur les institutions par les années d’austérité libérale.

Il y a beaucoup à faire pour défendre la société contre les forces qui s’emploient à la détruire. Une revue comme Liberté ne peut concrètement pas beaucoup dans cette lutte; mais nous savons, à tout le moins, qu’écrire et penser est déjà une forme de résistance.

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Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 324 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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