Rétroviseur

L’identité en chantier: béton et brutalisme

Retour sur Liberté, spécial Manicouagan, automne 1964.

La Manicouagan, c’est un premier pas vers autre chose de plus grand encore. Que tout cet immense pays du Québec soit à nous, à nos enfants, à tous. Autrement, ça ne vaudrait pas la peine de construire tous ces Manic.

Jean-Guy Pilon, Liberté, 1964

En 1964, les gars de Liberté (oui, que des hommes1) prennent l’avion pour se rendre aux immenses chantiers du nouveau complexe hydroélectrique sur la rivière Manicouagan. Cette visite, aux frais du service des relations publiques de la Commission hydroélectrique du Québec, leur permet de chanter, ménestrels du «maîtres chez nous», le renouveau économique du Québec et l’audace de la nationalisation. Leurs poèmes tout en majuscules ou tout en italiques (c’était l’époque) et leurs articles nous informent peut-être moins sur les faits qu’ils rapportent que sur l’idéologie qui les sous-tend. Le numéro spécial de la revue résultant de ce voyage rend compte d’un temps où les grands chantiers préparaient à l’autodétermination d’un peuple. Si les discours sur le pays à bâtir n’ont plus aujourd’hui la force d’entraînement collectif qu’ils avaient à l’époque, la logique extractiviste qui les portait, elle, continue à prendre de la vitesse. Alors qu’on envisageait en 1964 le développement économique comme moyen d’émancipation, force est de constater qu’il ne nous reste plus aujourd’hui que le fantasme de ce même développement économique. Reste que ce curieux document offre un point de vue privilégié sur la transformation des discours, où apparaissent aujourd’hui des trous immenses: l’environnement, le vol historique des territoires innus par Hydro-Québec, les dynamiques de classe et de genre dans l’industrie... Enfilez votre dossard orange, chaussez vos bottes de travail et coiffez votre casque de sécurité: nous commençons la visite guidée du fascinant numéro 35 de Liberté.

L’éditorial de Jean-Guy Pilon donne le ton: on entend déjà les turbines rouler. La construction de l’identité québécoise trouve son pendant dans la construction tout court: «d’énormes gratte-ciel ont poussé par-ci, par-là, […] d’ici dix ans il y en aura dix fois plus, […] nous créons une île au milieu du fleuve pour accueillir le monde lors de l’exposition de 67». Et le développement de la Manic tombe à pic pour illustrer «la puissance, la force, le dynamisme» qui prennent alors la province entière, pas seulement les villes. Ce rapprochement entre les bâtisseurs et les écrivains, qui œuvrent au même projet, traverse le numéro de part en part. Les mots du grand patron Serge Godbout, ingénieur et gérant de Manic 5, sont rapportés dans plusieurs articles tant ils sont emblématiques de ce mouvement: «Nous cassons des pierres et des montagnes. Si vous avez bien regardé au cours de la visite, cet après-midi, si vous regardez bien les lumières ce soir, vous comprendrez qu’il faut aussi être poète pour bâtir des choses comme celle-là.» Pilon continue: «Le sommeil est fini. La Manicouagan c’est une preuve. Pour plusieurs d’entre nous aussi, c’est une concrétisation de ce que les poètes et les poèmes appelaient.»

Les ingénieurs se font poètes, et les poètes, qui ont appelé ce grand projet, relaient maintenant les chiffres des ingénieurs. Les écrivains de Liberté donnent dans la concrétude (ou l’abstraction) des tonnes de sacs de ciment, des kilowattheures, des «files de zéros», des pieds cubes d’eau. À grand renfort de statistiques et de superlatifs, on justifie le sentiment de fierté qu’inspire le projet: Manic devient le «symbole d’un Canada français capable de réaliser par lui-même de grandes choses à l’échelle du monde occidental» (Perron). Si on connaît la chanson de Georges Dor sur la Manicouagan où l’on s’ennuie, il faut ici penser à celle de Félix Leclerc: «Fier, fier: un mot que je croyais mort.»

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 323 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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Laurence Olivier est autrice du roman Répertoire des villes disparues et fait partie du comité de rédaction de la revue Estuaire.