Critique – Théâtre

La langue déclassée

Pourquoi traduire à Paris ce que l’on présente à Montréal?

Clair raconte à son mari Chris les événements qui ont ponctué sa journée. Elle mentionne sa ren­contre, à la gare de Waterloo, avec un auteur connu qui lui a fait cadeau d’un journal intime. À son tour, Chris relate sa discussion avec des collègues quant à une restructuration éventuelle à son travail. Sous les récits pourtant banals de ce couple de banlieusards, on décèle une angoisse sourde, une étrangeté impalpable et un malaise grandissant. On découvre, lorsqu’ils sont dérangés par l’arrivée de leur voisine Jenny, venue se plaindre du bruit que font leurs enfants, que ces derniers ne sont pas dehors, mais qu’ils se sont plutôt enfermés dans le salon de manière mystérieuse. La petite fille nous apprend qu’elle a trouvé le journal intime de Clair et qu’elle l’a lu, révélant ainsi certains secrets troublants. La menace ne vient plus seulement de l’extérieur, mais se trouve au cœur de la maison, de la famille et même, de la fiction. Ces personnages font partie de La ville de Martin Crimp, dont la mise en scène de Denis Marleau et de Stéphanie Jasmin était présentée au Théâtre Espace Go à l’hiver 2014.

Martin Crimp montre à quel point l’univers de la classe moyenne en est un d’oppositions. À la sécurité de la maison, on oppose la violence du monde extérieur, la famille est à la fois refuge et prison, et les enfants sont simultanément innocents et menaçants. L’équipe de création du spectacle, par la disposition des cubes qui fragmentent l’espace, la musique qui gronde comme un orage toujours sur le point d’éclater et le jeu des acteurs qui laisse place à l’infiltration de l’inquiétude entre les répliques, a réussi à créer une ambiance oppressante. Malgré cela, la fin du spectacle tombe à plat et n’arrive pas à rendre le caractère saisissant de la finale telle qu’elle est écrite par Crimp. En fait, le spectateur n’adhère pas suffisamment au pacte de la fiction pour que la rupture dramatique s’actualise. C’est toutefois la question de la langue utilisée dans la traduction qui me semble amoindrir le propos porté par la mise en scène et la pièce. Ce qui est ironique, car le personnage de Clair est traductrice, et la question de la traduction est inscrite au cœur même de l’œuvre.

Crimp veut transmettre sa propre expérience du monde: un lieu où le péril plane au-dessus de nos têtes et où les fondements instables de notre personnalité nous empêchent de distinguer la trame narrative de nos existences. Tout peut lâcher à chaque moment, même la fiction, semble-t-il nous dire. Ce sentiment de précarité ne se donne pas, dans le propos de la pièce, de manière immédiate. La ville pourrait avoir l’air inoffensive, car son potentiel subversif est inscrit ailleurs, dans la forme. Théâtre UBU choisit de produire une œuvre exigeante, qui demande un travail du spectateur, le sortant de son confort habituel de voyeur ému pour le placer dans une position inconfortable, celle d’avoir à tout remettre en question lorsque le rideau descend.

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