Critique – Littérature

La nuit court après le jour

When real death enters the house,
all poetry is dumb

Phil Elverum

Maman apprivoisée, de Geneviève Elverum (aussi connue sous le nom de Geneviève Castrée), raconte une histoire terrible. Terriblement tragique et terriblement nécessaire. Quand un texte est difficile, on peut arrêter de lire, c’est tout; on le referme et on passe à autre chose. Mais ici, devant un travail poétique aussi féroce qu’humble, on se dit qu’il faut l’honorer et aller jusqu’au bout. En un sens, je me suis fait violence pour lire une si belle et si dure poésie. Que dis-je, ce n’est pas la poésie qui est dure, c’est la vie. Ce type d’expérience de lecture devrait donner le ton pour toutes les journées qui commencent du pied gauche et dont la danse est brouillonne pour un rien: certains individus n’ont, un jour, plus le loisir de se lever du pied gauche. Ils ont pigé le mauvais numéro, ils font partie de la statistique qu’on redoute de côté, de loin. On leur a dit que leurs jours étaient comptés. Ce sera terminal. Tout le monde ne descend pas, juste toi. À partir de là, le lecteur n’a qu’à encaisser les simulacres de la réalité d’une jeune femme à qui on a volé plus de la moitié de sa vie.

Geneviève Elverum est publiée de façon posthume par son éditeur et ami de L’Oie de Cravan, Benoît Chaput, qui avait fait paraître Maman sauvage fin 2015, auquel Maman apprivoisée fait suite. Chaput signe d’ailleurs la traduction anglaise de cette édition bilingue, représentant la part anglophone de la vie de la poète, bédéiste et musicienne ayant vécu dans l’État de Washington avec son mari, Phil Elverum. Notons que ce dernier a signé en 2017 un album de chansons aux textes bouleversants, A Crow Looked at Me, dont l’exergue ici choisi est tiré.

Geneviève Elverum apprend dans la jeune trentaine qu’elle a un grave cancer du pancréas. Elle vient d’avoir un bébé, une petite fille, Agathe. Nous sommes en mai 2015. Geneviève meurt en juillet 2016. Ses poèmes partagent l’impossible rivalité entre la vie et la mort, toutes deux naissantes. L’une grandissant toutefois plus vite que l’autre, l’une étouffant tranquillement l’autre. Le bébé, lui, ne pense qu’à vivre, qu’à manger, qu’à dormir, qu’à se coller contre ce qui est chaud et qui sent sa mère; cette survie-là est si simple quand l’ordre du monde tient bon.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 323 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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  • Geneviève Elverum
    Maman apprivoisée

    L’Oie de Cravan, 2018, 140 p.