Essai libre

Le roi de Saint-Léonard

Enima ou la philosophie à tirer du street rap.

Enima ne cache pas son jeu: c’est un rappeur gangsta au passé criminel. Il est tatoué jusqu’aux doigts et porte une balafre au front. D’origine algérienne, il est arrivé au pays avec sa famille à l’âge de 11 ans, il y a une quinzaine d’années. Lors de notre rencontre, il chaussait des gougounes griffées sur des bas blancs tirés jusqu’aux mollets. Il avait l’air un peu endormi malgré les quatorze heures bien sonnées, et ses yeux brillaient d’un éclat vitreux qui ne ment pas. Il était accompagné de son frère, sobre, un étudiant en médecine qui agit auprès de lui à titre de gérant.

J’avais traversé le boulevard Métropolitain à vélo, mon casque sous le bras en faisant foi. Je portais des jeans skinny et une chemise pêchée dans une boutique du Mile End. Je ne cachais pas mon jeu non plus: je suis un bourgeois blanc, prof de philo au cégep, qui entretient un amour pour le hip-hop depuis l’adolescence, sans faire exception du gangsta rap, bien au contraire. Au collège Montmorency, où j’enseigne, je donne depuis trois ans un cours de philosophie du hip-hop. Enima a souri en me voyant arriver.

Les potins autour du personnage ne m’intéressent pas vraiment. Sa vie de tous les jours, ses antécédents judiciaires, les accusations de proxénétisme qui ont pesé contre lui, puis qui sont tombées, je n’y vois pas grand-chose de plus que des faits divers. Est-il «vraisemblablement» ceci, «vraiment» cela? Ça intéresse les médias en mal de clics. Le proxénétisme n’est pas banal, certes, et si le jeune rappeur a exploité quiconque, laissons la parole à ceux qui l’accusent ainsi qu’au système de justice. Pour le reste, poser un jugement moral sur une personne accusée d’un crime est un acte vide, sans fondement ni effet autre que de mettre le juge autoproclamé sur un piédestal auto-construit. Quant aux réflexions sociales nécessaires sur le sexisme, le racisme, ou les abus de toutes sortes que véhicule parfois le hip-hop, elles ne devraient pas servir de prétexte pour traquer et sermonner des «pécheurs», à la manière d’un curé. Elles doivent plutôt être l’occasion de se regarder dans le miroir.

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Jérémie McEwen enseigne la philosophie au Collège Montmorency. Chroniqueur philo sur les ondes d’Ici Radio-Canada Première, il a publié son premier essai, Avant je criais fort, aux Éditions XYZ en 2018.