Dossier

La viande sans animal

La technique comme voie de salut?

Il y a environ 450 000 ans, quelque part dans une grotte située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Pékin, à Zhoukoudian, une bande d’homo erectus, ces hominidés ayant précédé homo sapiens, pose les jalons d’une pratique qui allait constituer un formidable accélérateur de l’histoire. Ils mangent de la viande cuite, autour d’un feu délimité par des pierres. Ces pierres, découvertes il y a un siècle, indiquent que les homo erectus maîtrisaient déjà le feu. Ils l’allumaient, l’entretenaient. Homo erectus ne le sait pas, mais si ce feu le protège des fauves, il dénature aussi par sa chaleur les protéines des muscles animaux, les rendant plus facilement assimilables par l’organisme. Cette prédigestion calorique n’a pas encore de nom, mais elle contribuera grandement au développement du cerveau et donnera à homo erectus, puis à nos ancêtres, un avantage évolutif dont les répercussions se font encore aujourd’hui sentir. Et si le jardin d’Éden était, après tout, un jardin de la technique?

Un demi-million d’années plus tard, dans un laboratoire de la jeune pousse californienne Just, des scientifiques regardent au microscope, ébahis, quelques cellules musculaires de bœuf croître dans une boîte de Petri. Si cette technique se raffine et que ses coûts sont réduits (la première boulette de hamburger ainsi créée, en 2013, a coûté 300 000$), ces cellules seront bientôt destinées à la consommation humaine. Pour la première fois dans l’histoire, de la viande entièrement créée en laboratoire, sans le support d’un animal (ce que les anglophones appellent «clean meat»), pourrait constituer l’ordinaire d’une grande partie des gens qui tiennent mordicus à inclure de la viande dans leur alimentation. Cet événement va-t-il constituer une avancée qui marquera notre histoire au même titre que la maîtrise du feu ou l’invention de l’agriculture? En fait, ne faudrait-il pas plutôt se demander si le choix d’une telle avenue n’est pas devenu inévitable, à l’heure de la crise écologique? Ou alors la recherche de la production de viande sans animal ne doit-elle pas être considérée au contraire comme un autre abandon collectif devant une technoscience qui prétend pouvoir résoudre tous les problèmes, chose que déplorait déjà Lewis Mumford en 1973 dans son ouvrage Le mythe de la machine lorsqu’il évoquait «l’abandon irrésistible de l’homme moderne à sa technologie»?

Certes, l’histoire des idées et de la technique est aussi constellée d’une histoire critique de la technique. Le mot «technique» lui-même n’apparaît en français qu’au XVIIIe siècle. Il vient du latin technicus et du grec technè, qui signifient l’art et l’habileté à faire quelque chose. Et cette habileté à «faire quelque chose» est aussi profondément inscrite dans notre histoire; elle précède, et par des millions d’années, l’apparition de l’écriture et de l’art, pour ne parler que de ça. Henri Bergson ne disait-il pas dans L’évolution créatrice que l’acte de «fabriquer consiste à informer la matière, à l’assouplir et à la plier, à la convertir en instrument afin de s’en rendre maître [...] il est peu de choses en comparaison des idées nouvelles, des sentiments nouveaux que l’invention peut faire surgir de tous côtés, comme si elle avait pour effet essentiel de nous hausser au-dessus de nous-mêmes et, par là, d’élargir notre horizon». Pour Bergson, avant d’être «sapiens», nous sommes tout d’abord «faber». Nous fabriquons.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 323 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!

Matthieu Dugal est animateur de l’émission Moteur de recherche, sur Ici Radio-Canada Première, chroniqueur techno à l’émission Gravel le matin, sur Ici Radio-Canada Première, et chroniqueur à 300 millions de critiques, sur TV5 Monde.