Dossier

Économie. Remettre la maison en ordre

La réflexion sur l’économie occupe ces dernières années une place importante dans nos pages. À l’hiver 2015, au début du mandat des libéraux de Philippe Couillard, alors que chantaient les sirènes de «l’assainissement des finances publiques», nous publiions un dossier sur l’austérité (no 306 Faire moins avec moins. Pourquoi nous acceptons l’austérité), dans lequel nous tentions de déconstruire l’idéologie qui se cache derrière cette politique économique. Un an auparavant, nous nous penchions sur les manifestations contemporaines de la lutte des classes (no 302 Rétro, les classes sociales? Voir au-delà de la classe moyenne), tentant là de démentir le mythe voulant que ce concept soit dépassé pour comprendre l’économie politique du XXIe siècle. Nous nous sommes également intéressés à l’éthique du care et à l’économie de la reproduction sociale, à l’extractivisme, à l’invasion du discours entrepreneurial et gestionnaire en culture… Cela trahit sans doute un sentiment d’être assiégé par l’économicisme qui caractérise notre époque, comme si tout ce qui concerne la vie des humains devait aujourd’hui passer au crible de l’analyse économique, qui d’ailleurs est de plus en plus réduite à l’analyse comptable. Difficile de sortir de son axe, le «tout-à-l’économie» agit comme un solvant sur les liens sociaux, les institutions et toutes les activités porteuses d’un sens profond; en somme sur un ensemble de choses que Liberté, précisément, tente de défendre.

À l’origine, nous voulions proposer un dossier sur les «nouvelles économies». L’imminence de la catastrophe écologique, les progrès technologiques phénoménaux et l’aggravation des fractures socioéconomiques entre le Nord et le Sud comme au sein des sociétés capitalistes avancées présagent des transformations économiques profondes, à l’échelle planétaire. Il nous semblait donc tout désigné de nous pencher sur le renouveau des formes économiques. Or, en tentant de définir plus précisément ce que nous entendions par «nouvelles économies», nous avons dû admettre que nous nous étions laissé berner par les mirages de cette épithète à la mode, qui ne propose en fait rien d’autre que la poursuite de l’expansion capitaliste néolibérale par de nouveaux moyens technoscientifiques. Nous remarquions toutefois un curieux paradoxe: à mesure que l’économie étend son domaine et ses prétentions à décrire, à quantifier et à ordonner le monde, son horizon disciplinaire et théorique, lui, se ratatine, se replie sur lui-même. On accorde une autorité quasi incontestable au discours économique qui se réclame des sciences «dures», au prétexte qu’il s’appuie sur des chiffres, des données et des calculs de probabilités, mais on tente dans un même élan d’arracher la réflexion économique au monde social et au champ politique. Non, l’économie, apparemment, ne s’abaisse pas à ces choses-là. Les lois qui régissent cette discipline sont indépendantes des velléités de l’homme, au même titre que les lois de la physique, et il ne faudrait surtout pas y mêler nos fantaisies. Il s’agit cependant d’un détournement alarmant de ce que l’«économie» désigne véritablement, détournement qui contribue à faire du discours économique un instrument de domination et d’exploitation, discours mystifiant que les simples mortels que nous sommes peinent d’ailleurs à déchiffrer.

Mais il suffit de retracer l’étymologie de ce terme pour mesurer l’ampleur de la dérive. Il est convenu de le rappeler, le mot «économie» vient de la conjonction du mot grec «oikos» (la maisonnée) et du suffixe «nomia», pour désigner les normes qui président à l’organisation du foyer, du domaine, bref, du vivre-ensemble. Le domaine recouvre ici toute l’étendue de la vie concrète des hommes et l’articulation des différentes sphères de nos existences. Ainsi, l’oïkonomia ne renvoie pas seulement à l’organisation de la vie domestique, mais plus largement aux modes d’organisation de la vie sociale, politique et éthique de la cité. L’économie tend donc bel et bien à garder la maison en ordre, pour reprendre cette image bien connue, la maison étant ici une métaphore de tout espace aménagé par une collectivité humaine pour répondre à ses besoins.

Or cette dimension a semble-t-il été complètement évacuée du discours économique, qui rêve au contraire de s’affranchir du domaine de la vie humaine, pour mieux le soumettre à des règles exogènes et arbitraires, comme si d’ailleurs l’humain ne faisait pas lui-même partie d’un ensemble. La «science économique» est devenue un fétiche déraciné du monde. N’en déplaise à ceux qui, tous les matins à la radio, nous présentent des bulletins économiques comme on nous parle de la météo, empruntant le ton de la vérité scientifique. L’économie a ainsi été laissée entre de bien mauvaises mains. Sans surprise, cette fuite en dehors du monde a semé dans la maison un chaos épouvantable, au point où il n’est plus certain que nous sachions encore comment habiter et partager cet espace sans violence. C’est aussi dire qu’on ne peut plus laisser aux économistes patentés, aux comptables et aux gestionnaires le monopole de la réflexion sur l’économie. Il est temps de prendre, nous aussi, les rênes de l’économie. Il est temps de remettre la maison en ordre.

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