Le particulier et le général

J’ai découvert l’existence des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence à une soirée organisée en marge du festival Fierté Montréal. Intitulé «À qui le Village?», l’événement rassemblait des artistes et des militant·e·s queers et avait pour but de dénoncer le manque d’espaces investis par les femmes, par les personnes trans et par les personnes racisées dans le Village gai. Malgré la promesse de diversité qu’évoque, dans ce quartier, l’omniprésence du fameux drapeau arc-en-ciel, les communautés qui s’y rassemblent demeurent en effet assez homogènes – des hommes, blancs pour la majorité. La série d’allocutions s’est terminée, ce soir-là, avec celle de deux personnes au costume exubérant, parodiant l’habit traditionnel des religieuses, venues parler des activités et des interventions menées par leur collectif auprès de groupes marginalisés dans le Village depuis quelques années. Leurs visages étaient fardés et leurs yeux couverts d’une ombre à paupières foncée. Elles étaient coiffées de cornettes aux rebords retroussés et portaient les traditionnelles robes noires, ainsi que des gants en résille et des bijoux ostentatoires. Celles-ci sont associées à un «couvent local» récemment créé à Montréal, mais le mouvement international des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence a été fondé à San Francisco en 1979 afin de lutter contre l’homophobie et l’isolement des personnes LGBTQ*, d’«éradiquer la honte» et de «promulguer la Joie multiverselle». L’organisation compte aujourd’hui plus d’un millier de membres réparti·e·s à travers le monde, des personnes de tous genres, même si elle demeure majoritairement constituée d’hommes gais. Les Sœurs n’ont pas de vocation religieuse, à proprement parler, mais réinvestissent en les subvertissant de manière ludique certains codes et pratiques de l’Église catholique. À partir des années 1980, leur travail s’est orienté en bonne partie autour de la lutte contre le sida, mais leur mission concerne, plus largement, les droits et le bien-être des communautés LGBTQ*. Si elles se distinguent par leur apparence flamboyante, leur champ d’action ne se limite pas à la performance. Elles se spécialisent dans les rassemblements de masse comme dans les mesures d’aide individuelle: elles organisent des «messes publiques» théâtrales et musicales, des «cures de ressourcement» pour les personnes affectées par le VIH, forment des contingents dans les défilés de la Fierté et les manifestations, assurent une présence dans les bars et dans la rue, où elles offrent de l’écoute active et des préservatifs à qui en a besoin.

Lorsque je la rencontre pour qu’elle me parle de son expérience, sœur Mystrah, une des instigatrices du couvent de Montréal, auparavant membre du couvent de Paname, m’explique que, par leurs manières d’agir et de se présenter, les Sœurs incarnent à la fois une attaque contre l’institution cléricale et un hommage au travail de générations de religieuses, à leur bienveillance et à leur dévouement. Leurs déguisements et leurs mises en scène parodiques se veulent un pied de nez au puritanisme de l’Église, mais leurs pratiques tendent, en fin de compte, à perpétuer le sens profond du lien qu’ont historiquement cultivé les congrégations de religieuses. «Notre mission est d’être le cœur battant de la communauté. D’être son cœur, de lui rappeler qu’elle en a un», m’explique sœur Mystrah. Dans des espaces urbains où se côtoient souvent les commerces branchés, les bars miteux et les soupes populaires, le caractère démocratique de leurs interventions agit comme un ciment, permet des formes d’être-ensemble qui ne vont pas de soi. Lorsqu’elles sortent costumées dans la ville, elles rigolent avec des hommes en complet aux côtés de qui elles prennent des selfies, elles discutent avec des jeunes au lendemain de leur coming out, et qui en sont à leurs premières sorties dans des bars ou des événements LGBTQ*, elles reçoivent les confidences de travailleurs et de travailleuses du sexe, s’assoient sur des bancs avec des sans-abri. Elles aident des individus aux histoires différentes, parfois antagoniques, avec le souci de demeurer compatissantes devant les réalités les plus précaires, mais aussi d’agir sur la conscience des plus aisé·e·s. En fréquentant sans distinction explicite les parcs et les clubs branchés, elles viennent aussi rappeler aux propriétaires et aux jeunes professionnel·le·s fréquentant les quartiers gais qu’ils n’évoluent pas en vase clos à l’abri des problèmes sociaux.

Lorsque je lui fais part de mon admiration pour cette mission ambitieuse qui me paraît presque idéaliste, sœur Mystrah me répond: «Notre radicalisme s’interrompt là où il nous empêche d’être à l’écoute et au service du plus grand nombre. Si ton sens critique est plus important pour toi que la rencontre, que le lien à créer, tu trouveras vite ton expérience au sein du groupe frustrante.» Il ne s’agit pas d’abandonner ses idéaux ou ses convictions, mais bien de les confronter au réel, dans ce qu’il comporte parfois de déconcertant et d’équivoque, d’accepter que ses a priori soient déconstruits au fil des échanges et des discussions. Si les sœurs des différents couvents sont pour la plupart des militantes de longue date, qui partagent entre elles un certain nombre d’opinions politiques, leurs pratiques témoignent avant tout d’un accueil sans jugement, d’une volonté de saisir la complexité des réalités et de développer des mesures d’intervention qui soient les plus inclusives possible. Leur organisation défend publiquement un certain nombre de revendications – elles s’opposent, par exemple, à toutes les formes de sérophobie et militent pour de meilleures mesures de prévention du VIH –, mais le travail des Sœurs consiste moins à prêcher des principes préétablis qu’à trouver des points de rencontre entre les intérêts collectifs des communautés LGBTQ* et les multiples visages de la précarité.

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