Critique – Essai

Un grand essai sous les ongles

Catherine Mavrikakis et Nicolas Lévesque se posent à la surface de la peau pour y trouver les brèches.

En terminant Ce que dit l’écorce, j’ai pensé au Roland Barthes des dernières années. L’intellectuel français revenait alors sur sa propre vie, rappelant entre autres à ses lecteurs ses souvenirs de Bayonne, la tuberculose, le structuralisme. Il était également en deuil de sa mère. À propos de cet état qui a probablement contribué à sa propre mort, il écrivait ceci: «Ce qui me frappe le plus: le deuil en plaques – comme la sclérose. [Ça veut dire: pas de profondeur. Plaques de surface – ou plutôt chaque plaque: totale. Blocs]». La réflexion surprend. Le mal de l’âme n’est-il pas profond, plus profond que la peine de l’endeuillé? Tout se passe comme si Barthes prenait alors conscience de la surface du deuil, de ce que le corps vit sans que cela s’enfonce dans les tripes. La surface vaut pour elle-même: l’oublier, c’est se couper du mal. Et celui-ci ne disparaît pas. Il fera plus de plaques sur la peau, c’est tout.

C’est en quelque sorte le sujet de Ce que dit l’écorce. L’essai de Nicolas Lévesque et de Catherine Mavrikakis porte sur la surface et sur les peaux que nous revêtons pour ne pas trop nous exposer à la vie. Cela amène une question qu’il semble facile de trancher si on oublie que la profondeur n’a pas de valeur en soi. Faut-il choisir le blindage ou l’émotion sans filtre? Jusqu’où faut-il creuser? Les deux auteurs le disent bien, il faut saisir les émotions du passé «au vol, à la surface des jours et ne pas creuser sans cesse les faux souvenirs avec lesquels nous ruminons le passé». Encore: «Être écorché et écrire ou être blindé pour vivre? Le défi ultime consiste à apprendre à concilier ces deux exigences: avoir la couenne dure et être à fleur de peau.» Lévesque et Mavrikakis déclineront ces questions sous toutes leurs formes. Ils parleront de vêtements griffés, de caresses, de souvenirs sans profondeur, du corps et des cheveux du père, de chapeaux, de soutane, de tatouages, de rêves. Il ne faut pas se laisser tromper par le caractère épars de ces thèmes; le fil est solidement tendu. Et disons-le tout de suite, Ce que dit l’écorce est un grand livre, d’une beauté austère et très riche. Je n’avais pas lu un tel essai depuis longtemps. En temps normal, dans Liberté, je me tiens souvent sur la frontière du cabotinage. Ici, ce sera difficile, voire impossible. On peut être revenu de pas mal de choses, mais difficilement des émotions réelles qu’engendre cet essai.

L’un des grands mérites de Ce que dit l’écorce est l’étonnant accord des quatre mains. Sans doute a-t-il à voir avec le coup du destin qui a fait en sorte que les deux auteurs ont perdu leur père à peu près au même moment, pendant l’écriture de ce livre. Je connais, sans l’avoir lue en entier, l’œuvre de Catherine Mavrikakis, dont l’impétuosité est devenue une sorte de poncif de la critique. Malgré mon admiration, je dois avouer que le caractère itératif de ses thèmes m’avait un peu agacé à la lecture de son avant-dernier roman, Le ciel de Bay City, publié en 2008. Certes, l’obsession pour ces thèmes (la maladie, l’Amé­rique, la mémoire, le deuil, l’Holocauste) épousait le rythme du personnage principal, pris au cœur d’une sorte de mouvement centripète dont il peinait à sortir. Malgré tout, j’avais le sentiment qu’on s’acharnait par moments sur une vis sans fin. Dans Ce que dit l’écorce, rien de tout cela. La première impression est celle d’une mise à nu qui désarçonne le lecteur, surpris devant ce qui ressemble beaucoup à la vérité du sentiment, sans fard. En témoignent entre autres ces «souvenirs sans profondeur», qui rappellent les «anamnèses» du Barthes par lui-même : «soutien-gorge blanc acheté en cachette, à même les vols effectués dans le portefeuille de ma mère puisque celle-ci se refusait à voir que j’avais grandi»; «valiums à gogo pour mettre un écran entre moi à quatorze ans et l’univers bien trop primitif pour mon âme»; «ampoules purulentes à la main droite, alors que j’apprenais à écrire avec une plume grise, fine, au réservoir bleu». Le qualificatif de ces souvenirs, «sans profondeur», n’est pas innocent, car c’est de la surface, de la peau, qu’il est question ici. Mavrikakis nous amène habilement à nous questionner: s’est-elle bel et bien mise à nu ou, au contraire, a-t-elle revêtu des couches successives au fil des récits? Elle confie, à propos de ses rêves:

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