Rétroviseur

Desesperanza

Relisant la chronologie établie par Francis Parmentier dans son édition des Chroniques, on voit que Buies a décidément, comme le dit Michel Biron, tout ce qu’il faut pour être un personnage de roman: une mère morte jeune et au loin; un père détesté l’envoyant en Europe pour se débarrasser de lui et à qui il s’empresse de désobéir; des grand-tantes qui l’élèvent, Luce-Gertrude et Angèle, anciennes seigneu­resses de Rimouski, qu’on imagine aussi démunies et dépassées que celles d’Élisabeth d’Aulnières dans Kamouraska; une sœur, Victoria – il faut toujours une sœur, pas une sœur jalouse comme Isabelle R. ou folle comme Camille C., non, une sœur comme-il-faut, épouse du notaire Lemoine, à qui demander de l’argent (de Paris, il lui écrit: «j’ai tout mis en gage, mon habit à queue, ma montre, mes deux épingles de cravate»); il y a aussi une révolution et, seul, Buies rejoint les troupes de Garibaldi qui marchent sur les États pontificaux que ses compatriotes veulent aller défendre – «Cinq cents zouaves et une chemise rouge», comme l’écrit Robert Melançon; la lutte sans relâche pour ses idées; les amours douloureuses, trop d’alcool, jusqu’au retournement tardif, la conversion, la rencontre avec le curé Labelle, le mariage avec cette Marie-Mila Catellier dont rien n’est dit que les nom et titre de son père, la naissance et la mort en bas âge, pour la plupart d’entre eux, de leurs enfants. C’est à tout cela qu’il faut penser, sur la 132, quand se dessine en haut de la colline le séminaire de Sainte-Anne-de-la-Pocatière d’où il a été congédié pour indiscipline en 1854.

Mieux que d’autres, dans une prose plus flamboyante, avec un humour plus grinçant, Buies a vilipendé ses contemporains, politiciens, écrivains, journalistes, prélats, il a pointé leur petitesse, leur mesquinerie et leurs fautes de langue, n’épargnant ni les établis ni les débutants. Il a aussi donné d’étonnantes descriptions du continent, de La Malbaie au Saguenay, de Bathurst à la Californie, à la fois paysages, reportages, portraits, scènes, panoramas et vignettes qu’on aurait tort d’opposer à ses écrits politiques, car le coup de griffe aux notables locaux, députés surtout, n’y manque jamais. Difficile de dire si ces chroniques, qui nous semblent aujourd’hui représenter le meilleur de son écriture, n’étaient pas, pour lui, les brillants débris du grand œuvre dont il ne cesse de dire son deuil, lui qui écrivait à sa sœur vouloir «être Victor Hugo ou rien» et se demandait s’il trouverait à Paris «la gloire ou le néant».

Chroniqueur par nécessité plus que par choix, Buies écrit dans la première des «Causeries du mardi», dans Le National, le 4 juin 1872: «La causerie est le genre le plus difficile et le plus rare en Canada: on n’y a pas d’aptitude. Il faut être un oisif, un propre à rien, un déclassé, pour y donner ses loisirs. Je suis tout cela. Mes loisirs à moi consistent à chercher tous les moyens d’ennuyer mes semblables pour leur rendre ce qu’ils me font sans aucun effort.» Dans le «prologue» à Petites Chroniques pour 1877, il est plus explicite encore, et plus amer: «Ce dont je me plains, c’est de la chronique elle-même […] je me plains de ce qu’elle a été mon seul refuge, mais en me condamnant à subir le préjugé si commun, si futile et si injuste, qui fait de moi un écrivain bon tout au plus à amuser.»

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