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Le contexte

Georges Dor en a fait une chanson, Henri Vernes un «Bob Morane». Il y eut même, croyez-le ou non, une voiture Manic GT (montée sur un châssis de Renault!), projet d’ingénieurs québécois, financé par le fédéral, la caisse de dépôt, Bombardier et la famille Steinberg. Mais le chantier de la Manicouagan, c’est aussi un numéro spécial de Liberté. Il faut dire qu’Hydro-Québec s’était donné les moyens pour promouvoir son gigantesque projet hydroélectrique sur la Côte-Nord. Poètes, créateurs et célébrités (on peut citer Hergé) sont invités avec les honneurs. C’est ainsi que toute l’équipe de Liberté décolle de Dorval le 11 septembre 1964. Direction: le Grand Nord. Serge Godbout, le directeur du chantier, sait trouver les mots pour accueillir les intellectuels montréalais. «Vous écrivez, nous bâtissons», leur déclare-t-il. Puis, rappelant le grandiose chantier: «Vous comprendrez qu’il faut aussi être des poètes pour bâtir des choses comme celle-là.» L’équipe en convient volontiers. Poèmes à la gloire de l’époque et du pays, chiffres astronomiques, apologie du talent et de la jeunesse des travailleurs − qu’ils soient ouvriers ou ingénieurs −, fascination devant ce symbole d’un Québec nouveau qui relève virilement les défis de la modernité font la matière de ce numéro spécial dans lequel on cherchera vainement toute critique ou réserve tant la naïveté des propos rappelle par moment les déclarations d’amour au progrès du mouvement futuriste du poète italien Marinetti.

Pour sa part, Fernand Ouellette, membre du comité de rédaction de Liberté depuis sa création, choisit de s’intéresser à ce qui est loin d’être un détail sur le chantier: l’emploi officiel de la langue française. La chose est neuve et résulte d’une forte volonté politique. Nous sommes en pleine Révolution tranquille et René Lévesque, ministre des Richesses naturelles du gouvernement Lesage, se soucie autant du progrès industriel que de la promotion de la langue française. Il a décidé de se servir de l’un pour faire avancer l’autre, avec, dans cette stratégie, Hydro-Québec. Depuis sa fondation en 1944, cette petite société d’État montréalaise est dirigée par des anglophones et dépend principalement d’entreprises canadiennes et américaines. Les libéraux mettent fin à ces ententes pour développer une expertise québécoise. On se met alors à recruter parmi les francophones, alors très jeunes, qui avaient osé entreprendre des études d’ingénieur, mais étaient jusque-là tenus à l’écart des postes de cadres. Les responsables anglophones ont alors le choix entre quitter leur emploi ou assister aux cours de français offerts par la compagnie. En 1963, Hydro-Québec rachète, nationalise et francise les onze compagnies d’électricité qui se partageaient le reste du Québec. À la Manic et pendant la construction des lignes à haute tension, les chantiers sont interrompus deux mois quand les responsables refusent de travailler avec les plans en anglais qu’ont leur a livrés.

Ce chantier, plus qu’une prouesse d’ingénierie, a été ressenti par les Québécois comme une forte avancée culturelle et sociale. Hydro-Québec, à l’époque, n’est pas seulement un fournisseur d’électricité ou un prestataire de services, mais un facteur puissant d’émancipation identitaire et de repossession du territoire. C’est ce rapport fécond, aujourd’hui disparu, entre technique et culture, que rappelle le «Manifeste de la Manicouagan».

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