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Manifeste de la Manicouagan

«La liberté est une sensation. Cela se respire, écrivait Paul Valéry. L’idée que nous sommes libres dilate l’avenir du moment… tout l’être délivré est envahi d’une renaissance délicieuse de ses volontés authentiques. Il se possède. Il fait jouer en lui tous les ressorts de ses espoirs et de ses projets. Il recouvre l’intégrité de sa parole. Il peut parler à tous comme il parlait à soi.»

Je ne sais pas de parole plus profonde, pour suggérer une sensation insolite qui s’est emparée de moi, au moment où je pénétrais dans la petite aérogare de Manicouagan 5. «Hommes», «Femmes». Des mots qui n’avaient pas été traduits, des mots qu’on respirait plein les yeux, des mots qui avaient la vigueur des grands vents sur la Manicouagan. Puis nous avons pris le chemin qui va du lac Louise au barrage. Nous nous sommes promenés parmi les baraques et les usines. «Priorité de passage aux camions de pierre», «Circulation lente à droite», «Vous devez employer la passerelle», «Bureau des magasins», «Pièces de tracteurs et de niveleuses», «Usine de lavage des agrégats», «Salle des treuils», «Concasseur primaire, secondaire», «Laboratoire de pétrographie», etc. Il fallait visiter un vaste chantier, où des hommes maîtrisaient le roc et le cours d’une rivière, pour apprendre à respirer dans la langue de ceux qui, jadis, avaient été des coureurs de bois. Il y a donc, dans un voyage à Manicouagan 5, une sorte de retour aux sources. Luttant avec la montagne, la rivière, l’épinette, le vent, la neige, des hommes ont retrouvé leur pureté d’antan. Là-bas, on peut parler de nouvel homme. Bâtir un barrage gigantesque et s’exprimer dans leur langue a pour eux la même signification. Tout cela n’est qu’un seul acte: construire, être soi. On pouvait vivre quotidiennement avec la langue du Québec, sans se servir des «no left turn», des «no parking», des «4 p.m.». Non seulement on pouvait vivre quotidiennement en français, mais on pouvait bâtir en français: bétonnage, blondin, silobus, batardeau, forage, pelle équipée en butte ou en houe, chargeur pneumatique, patrouilleuse pour le réglage, pétrin, tableau de distribution, tunnelage, plate-forme d’attaque au pied: et tout cela en Amérique du Nord. Ainsi, sur le panneau des manettes et boutons qui commandent aux immenses vannes situées au centre inférieur de l’arche médiane, on peut lire: «sélecteur de pompes», «salle de pompe», «levage», «descente», «auto-retenue», «arrêt». Au profond du béton, comme dans une caverne des Alpes, tous les jours un technicien ne lira que des mots français.

La conception même du barrage de Manicouagan 5 est étrangement symbolique. Ce barrage, haut comme le mont Royal, n’a rien de passif. Barrage à voûtes multiples, il s’arc-boute contre la rivière. Il ne fait pas que résister: il s’avance vers la force qui le défie. En parlant avec les ingénieurs, j’ai compris que Manic 5 avait pour eux, dans une certaine mesure, la même signification que le Refus global pour les peintres ou les poèmes pour ceux qui firent, à leur façon, éclater la mémoire; ceux qui parlèrent d’espace, de lumière et de pays. Ces ingénieurs ont trente ans. Manic 5, c’est leur manifeste. Ils sont venus parfois de Carillon, de Bersimis, après des années d’humiliation, pour être les véritables maîtres d’œuvre. Ils prendront dix ans pour concrétiser le barrage dans sa plénitude. Mais quelle solidité! Mais quelle fierté dans ce geste!

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