Rétroviseur

Rester en arrière

Restons en arrière, avec Crémazie, avec Marie-Victorin, avec Marie de l’Incarnation, avec Félix Leclerc, avec Jacques Cartier, avec Iberville et ses frères héroïques. Restons en arrière. Restons où nous sommes. N’avançons pas d’un seul pas. Restons fidèles. Souvenons-nous. Le temps passe: restons. Couchons-nous sur nos saintes ruines sacrées et rions de la mort en attendant la mort.

— Réjean Ducharme, Le nez qui voque

Les phrases de Ducharme m’habitent. Je me les répète souvent, comme s’il s’agissait de petits mantras personnels, de talismans livresques préservant de la cruauté et de l’angoisse du réel. «Je suis ma propre personne», «Faisons qu’y ait plus rien; quand y aura plus rien on pourra plus dire du mal de rien», «Je m’en souviens très bien», «Tu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut investir ailleurs »… Rares sont les passages des romans de Ducharme qui soient véritablement rassurants. Ils permettent plutôt de mettre à distance les tracas et les ennuis quotidiens en mimant la table rase et le je-m’en-foutisme. Mais personne n’est dupe, ni le lecteur, ni l’auteur, ni ses personnages. On fait mine d’être détaché, indépendant et insensible sans trop y croire, sans jamais y croire.

D’autres passages sont si équivoques qu’ils en deviennent quasi impénétrables, de véritables joujoux pour les critiques. C’est le cas d’un passage du Nez qui voque qui a fait couler beaucoup d’encre: «Restons en arrière», affirme Mille Milles… L’affirmation revêt un double sens. Apparemment desti­née au «Canadien français qui se donne des airs d’avant-garde made in France», elle invoque le repli des nationalistes québécois qui ont revendiqué la construction de traditions locales et la préservation d’un patrimoine religieux considéré ici comme inepte, constitué «de saintes ruines sacrées». Elle reprend et détourne en cela certaines idées phares du conservatisme canadien-français à travers les phrases «Restons où nous sommes. N’avançons pas d’un seul pas. Restons fidèles. Souvenons-nous.» La devise «Je me souviens», aussi commentée dans Les enfantômes, n’est pas très loin. Conjuguée ici à la première personne du pluriel, empruntant la forme d’une injonction, elle ranime une communauté dont la mémoire est sans objet.

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