Rétroviseur

Une nostalgie moderne

Il existe au sujet de Ducharme un secret bien gardé depuis la parution de son premier livre, L’avalée des avalés, en 1966: il est sans doute l’un des seuls grands auteurs de la Révolution tranquille – donc un auteur «moderne» – à être résolument tourné vers le passé. Un paradoxe assez dur à accepter, voire simplement à constater, pour tous ceux qui ont pu le considérer, lui, le plus jeune des romanciers québécois alors célébrés tant en France qu’ici, comme une sorte «d’astre jetant des feux de toute première grandeur» dans «notre aurore littéraire», selon les termes d’un article du Sept-Jours paru en 1967 (oui, oui, le Sept-Jours…). Car qui dit aurore dit jour nouveau, renaissance, émergence d’une longue nuit ou d’une «grande noirceur», bref, sentiment d’espoir résolument tourné vers le futur, de «révolution» sociale. Mais voilà, quand on y regarde bien, Ducharme, sur qui on a voulu projeter cette espèce d’utopie de renouvellement, présente dans son œuvre une conception du temps, et plus généralement une vision du monde, souvent située aux antipodes de celle qui dominait à l’époque de ses premiers romans. C’est là, je crois, un facteur déterminant dans la fameuse «affaire Ducharme» – vous savez, toute cette histoire d’écrivain «fantôme» qui refuse obstinément d’apparaître en public –, caché dans l’ombre des projecteurs, dissimulé entre les lignes des romans et étouffé sous l’enflure d’un discours média­tique obsessionnel. Il me semble que l’œuvre de Ducharme gagnerait à être relue sous cet angle. Peut-être remarquera-t-on alors qu’elle s’avère pas mal moins «emblématique» de la Révolution tranquille qu’on a pu le croire…

Pensons donc à ce fameux thème de l’enfance, si présent qu’on n’hésite pas à qualifier ses trois premiers romans de «romans de l’enfance» (L’avalée des avalés, Le nez qui voque, L’océantume). Que se cache-t-il de «positionnement axiologique» derrière ce thème en apparence banal, mille fois ressassé par mille fois mille auteurs? Ce qu’on y constate, c’est une valorisation de l’enfance comprise comme un passé personnel lors duquel on demeure encore «pur», imperméable à ce qu’il y a d’avilissant chez l’adulte, une sorte de pendant individuel au temps des origines qui fonde toute mythologie. Qu’on l’appelle l’Âge d’or, l’Éden ou le Temps du rêve comme chez les aborigènes d’Australie, il s’agit de l’époque d’avant la chute de l’Homme, alors qu’il était encore en contact avec les dieux, où tous les exploits, toutes les possibilités semblaient envisa­geables. Les personnages enfants de Ducharme conservent quelque chose de cette grandeur perdue, qui n’est en aucun cas assimilable à de la candeur ou à de l’innocence, mais plutôt à une volonté ferme et inébranlable doublée d’un sentiment de puissance et d’envies de conquête. Ce n’est pas un hasard si ces enfants possèdent souvent quelque chose de royal ou de princier: Mille Milles se réclame «de la race des seigneurs», tandis qu’Iode est la dernière descendante d’une lignée de reines crétoises. On voit sans doute où je veux en venir: utopie des origines contre utopie des temps à venir. Il y a là une véritable opposition, et non l’espèce de complémentarité qu’on trouve souvent dans ce qu’on appelle le scénario initiatique (mort puis renaissance symboliques visant à marquer la transformation radicale du sujet). Il n’y a rien de cela chez Ducharme. Au contraire, il faut voir les personnages enfants lutter avec acharnement contre la marche du temps et contre tout changement, en particulier physiologique. Car à partir de la puberté, surtout, le désir commence à lézarder un contrôle de soi (et d’autrui) qui se voudrait sans failles, à faire sentir quelles puissances extérieures peuvent ébranler l’édifice de la «pureté». (Le sexe, ici, est à comprendre en tant que souillure, mais d’abord et avant tout comme modèle exemplaire des jeux de pouvoir régissant les rapports humains.) L’apparition de caractères sexués représente ainsi la fin d’un idéal, l’éviction hors du paradis, bref, le résultat d’un engrenage aussi tragique qu’inévitable: le passage du temps, qui charrie avec lui son lot de transfigurations et de révolutions. À cela s’ajoute que le corps d’adulte, au contraire du corps lisse, dur et «hermétique» de l’enfant, est tout en excroissances et en renflements, pénétrant le monde et pénétré par lui, autrement dit naturellement adapté à la reproduction et participant à cette conception joyeuse du temps qui voit dans l’avenir un gage de renouvellement.

Il suffit, je pense, d’avoir lu quelques œuvres québécoises de la Révolution tranquille pour voir à quel point Ducharme s’inscrit en faux dans le paysage de son époque quant à la conception du temps. Alors qu’on trouve chez la plupart des écrivains d’alors un temps historique et collectif orienté vers l’espérance d’un avenir libérateur, un temps dont on cherche même à précipiter ou à accélérer le cours, Ducharme présente dans ses romans un temps individuel et biologique, dont la marche odieuse et abhorrée demande à être arrêtée afin que demeure, éternellement inchangé, cet âge d’or qu’est l’enfance. De ce point de vue, c’est peut-être la poésie du pays qui fournit le meilleur contraste avec Ducharme: thème de la femme aimée, prise de parole au nous, appel à un futur libérateur, désir de donner naissance au pays, souvent par l’intermédiaire de la femme recherchée ou d’un acte sexuel métaphorisé…

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