Critique – Cinéma

Éros filmé de dos

Le profil Amina donne corps au mensonge.

L’occasion semblait rêvée et l’événement, de choix. Pensez-y: caméras portatives et téléphones utiles, témoins de la naissance d’un peuple qui refuse massivement la tyrannie d’un homme, Bachar Al-Assad, et de sa suite; prises de parole populaires relayées notamment par les mal nommés «réseaux sociaux», devenus foyers de contre-information efficients; et ce blogue intri­­gant (A Gay Girl in Damascus) tenu par une certaine Amina, militante arabe et lesbienne au risque de sa vie.

Le profil Amina, réalisé par Sophie Deraspe, propose de suivre le fil prometteur de ce rare événement populaire et médiatique en investiguant davantage la fausseté sur laquelle sera bâtie ce site in Damascus, l’évanescence du personnage d’Amina et la relation virtuelle dans laquelle elle s’engage avec Sandra, blogueuse montréalaise d’origine française. Et si le film semble traiter diffé­rentes questions – imposture, vérité, fétichisation – retrouvées ailleurs chez Deraspe, il ne fait que caresser l’essentiel, et encore, le fait-il de manière «perverse» (terme précisément utilisé par Sandra). La question politique, pourtant centrale, cédera le pas à d’autres, dont celle-ci: dans quelle joute de séduction pour le moins ambiguë tente-t-on de nous engager, au péril de ce qui demeure de première importance? Là-dessus, si le film ne le fait pas, il faut pourtant s’expliquer.

Peut-être doit-on d’abord distinguer la proposition principale du film de l’événement lui-même. Tous deux interrogent un certain degré de notre croyance, mais de manière diamétralement opposée. L’événement, c’est un blogue plutôt actif (2180 abonnés, 112 jours) tenu par une militante plutôt jolie, en terre de Syrie. L’événement, c’est qu’un grand journal (The Guardian), réputé et estimé, relayera ce blogue et lui permettra de rayonner partout sur la toile, en lui offrant une couche supplé­mentaire de légitimité et de respectabilité journalistiques. L’événement, c’est que ce vernis cache l’œuvre d’un faussaire (un certain Thomas McMaster) – Amina est son invention – et que les médias ont cédé promptement aux sirènes du scoop sexy. L’événement, enfin, c’est l’empressement avec lequel nous croyons sans voir, avec lequel nous suivons, sans les interroger, ces histoires formatées, habile mise en récit contaminant tout: finance, journalisme, publicité, cinéma documentaire, etc.

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