Critique – Cinéma

Le futur à l’écran

Les films d’anticipation seraient-ils réactionnaires?

Quel lien y a-t-il entre Men, Women and Children, Terminator et Hunger Games ? Les trois films ont en commun de représenter les rapports étroits entre la technologie et la communauté. À partir de cette évidence, on pourrait poser la question: dans ces trois films, que reste-t-il du poli­tique en tant que pratique de médiation entre les structures et les individus? Pour y répondre, je reprendrai quelques éléments de la critique sociale qu’on retrouve dans le livre Accélération, d’Hartmut Rosa. L’auteur y distingue quatre formes que peut prendre le temps: le quotidien, le biogra­phique, l’historique et le sacré (ou le cosmique), le temps étant la clé qui permet d’embrasser à la fois les phénomènes économiques, technologiques, scientifiques et politiques. Il permet également de mieux comprendre les rapports entre l’ordre structurel ou culturel et l’ordre individuel. Il s’agit ensuite d’y repérer changement ou inertie, forces dynamiques ou stabilisa­­trices, synchronisation, désynchronisation ou resynchronisation, etc. C’est donc en temporalisant ces trois films qu’on peut juger de leur diagnostic du temps présent.

Men, Women and Children s’ouvre dans l’espace, Voyager I s’enfonçant dans l’univers avec son disque de «souvenirs» qui condense l’expérience humaine et grâce auquel les scientifiques tentent de nous élever très haut dans la quatrième dimension du temps, le temps cosmique. Décrochant brusquement de cette flèche envoyée vers l’infini, le spectateur plonge dans le quoti­dien de quelques familles américaines de la classe moyenne, il est concrètement emporté dans cet écart vertigineux qui sépare aujourd’hui les aspirations du temps cosmique de celles du temps biographique. La technologie constitue désormais le seul point commun entre ces deux pôles du temps: un satellite-témoin dans l’espace, Internet dans les familles. Mais qu’avons-nous gagné historiquement? Jason Reitman montre l’évidence que dans la petite communauté organisée autour du quartier, de l’école et de l’équipe de football, Internet n’améliore en rien la vie des familles. À l’ère techno­logique, où tout s’accélère, où le temps manque, il se dégage ironiquement une atmosphère généralisée d’ennui, de sclérose, d’échec. Dans l’épaisseur de cette évidence se trame cependant une opacité, que le film éclaire mais par défaut: les personnages sont aux prises avec la techno­logie de manière strictement individuelle; jamais n’est établi de rapport entre la technologie et l’économie ou le poli­tique. Ce ne sont pas les communautés mais les individus qui sont montrés désemparés devant une technologie à la fois irrésistible, inévitable et inattaquable.

En 1911, Frederick Winslow Taylor écri­vait: «In the past the man has been first; in the future the system must be first. » Ces paroles pourraient être celles du «système» Skynet, en 2029. Le réseau de défense Skynet prend «conscience» de son existence pendant sa période de «gestation» cybernétique alors qu’il porte le nom de GENISYS. Puis, devenue superintelligente, la nouvelle entité décide d’exterminer le genre humain, jugé dangereux. Dans le récit de Terminator Genisys, le moment de cette rupture est absolu et facilement identifiable. Il n’y a de processus de prise de conscience ni au plan individuel ni au plan collectif, le gouvernement n’a pas le temps de mettre en cause sa responsabilité, le peuple n’a pas le temps de s’interroger sur la désintégration sociale. On passe directement de l’adoration des nouvelles technologies au cauchemar des machines oppressives et mortifères. Si ce procédé scénaristique s’avère efficace pour mobiliser l’attention du spectateur, il ne permet pas d’imaginer notre réalité, où nous «endurons» beaucoup plus lentement ces changements «rapides». Ce serait presque un soulagement de pouvoir identifier, du jour au lendemain, la technologie comme un ennemi à abattre, nous donnant ainsi une raison d’action au quotidien, et l’espoir de reconquérir notre temps biographique et historique. Mais le film catastrophe a précisément pour conséquence de rendre impossible l’articulation temporelle entre réflexion et action.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 310 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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