Critique – Cinéma

L’obsolescence programmée (de l’Amérique)

La caméra de Céline Baril observe avec finesse la déliquescence du monde.

Room Tone peut être décrit comme un portrait tout en sensibilité des États-Unis, de l’Amérique délabrée de l’après crise des subprimes tout autant que de ses villes à l’urbanité toujours déjà décrépie et des êtres éternel­le­ment insolvables qui la peuplent. Le film présente un montage d’images filmées par Céline Baril elle-même dans plusieurs villes américaines, au sein desquelles on peut identifier Détroit, San Francisco, Los Angeles, New York, Chicago et Memphis, sans que le mot «ville» y corresponde toutefois à des entités topologiques spécifiques, les images affectionnant les espaces interstitiels, les lieux de passage, les confins. Ainsi on voit des bâtiments abandon­nés, des objets perdus, des routes craquelées, des terrains vagues, des fenêtres d’hôtel crasseuses, de nombreux coins de rue, des immeubles en construction, des panneaux de toutes sortes, plusieurs ponts, des couleurs criardes, des ciels gris, du plastique, de la rouille, de la brique, un chien. De temps à autre, ces lieux sont raidis par la tension de ceux qui les occupent, souvent en attente, parfois dans des rapports d’une nervosité explosive, vus depuis une chambre d’hôtel, la nuit.

Ces images sont agencées à une bande sonore très soignée, où s’entrelacent des bruits enregistrés en prise directe (ou qui semblent l’être), de la musique extradiégétique parfois et, de manière remarquable, des paroles extraites de films américains dont la source n’est pas explicitée. Certaines de ces paroles sont en revanche écrites en blanc sur des cartons noirs: par cette inscription visuelle, les mots deviennent des images en tant que telles, dans leur séparation même d’avec les images auxquelles ils étaient originellement associés. Bien sûr le sens de ces paroles importe aussi, mais, en venant ainsi de temps à autre à la surface des images, les mots trouent le film de leur présence matérielle, ils s’imposent à sa matière même. Autre élément remarquable de la présence matérielle du son, la tessiture du souffle infiltre à plusieurs reprises le film, forte, amplifiée, pure présence auditive du corps.

Cet ancrage de l’énonciation dans la matière apparaît comme une des clés du film, qu’il protège notamment d’une pratique du montage réduite à une simple manipulation d’images, simplement parce que c’est possible, pour faire joli ou pour imposer une signification. Un tel risque pourrait pourtant être accentué par la présence des extraits audio en voix off, dont le sens pourrait avoir un effet de canalisation et de contrainte sur les images. Mais le tout est d’emblée pris dans la matière, aux prises avec elle et toutes les limites qu’elle impose à la volonté.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 310 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!