Critique – Poésie

Ni fruit ni fleur

Carole David au cœur d’une violente féerie.

Il y a dans les poèmes de Carole David une violence qui désarçonne. Je le savais, et c’est pourtant ce qui m’a frappé en entrant dans L’année de ma disparition. Le premier vers du livre: «Je viens de t’abattre à la sortie du motel.» Voilà qui donne le ton. La violence tombe d’emblée avec une clarté tranchante. J’en retiens d’abord qu’elle est adressée, ou dirigée: on n’abat pas n’importe qui, comme ça, en plein stationnement. On pense à une vengeance ou à un règlement de comptes. On pense au cinéma. Mais quelque chose cloche, car celui qui se fait abattre ne meurt pas. «Tu es demeuré vivant, mais vieilli», poursuit le poème. La mort a beau être réversible, on ne peut pas tuer deux fois ses fantômes.

Et l’atmosphère qui se dégage du recueil a en effet quelque chose de surnaturel ou de fantastique: le drame affleure à chaque ligne avec une énergie presque féerique, comme si l’on se tenait précisément entre rêve et réalité, ou entre ciel et terre. Ainsi, la fin du premier poème – la disparition liminaire: «Le pompiste verse l’essence dans ma bouche; / […] / Je suis maintenant un rien inflammable». On dirait une vision hallucinée, un curieux bûcher en tout cas. À la fin: «Quelqu’un me prend à la gorge / pour me monter au ciel.» La disparition a la violence d’un arrachement, d’une extraction. D’un coup, la vie ou le rêve prend fin.

Il suffit de presque rien pour disparaître: des photographies, des jouets anciens, des empreintes laissées sur les arbres. Une chanson de Frank Sinatra, une boîte à cigares ou un couteau à steak. Les objets sont tantôt dits «perdus», tantôt «méchants», comme s’ils composaient le décor improbable d’une maison hantée. L’expérience littéraire est ici une conjuration d’une lucidité implacable: «J’entre, la chambre de création m’accueille; / mon hachoir à la main, ma préparation de liquides, / mon programme orgueilleux, / tout est en place pour la cérémonie. / / Ne reste que la pensée ancienne / du corps illustrée sur mes os, / fil que je dévide entre poésie et narration.»

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