Critique – Essai

Au cœur de la bête

Les banques sont les premières responsables de la crise, selon François Morin. Mais l’impunité règne.

Une croyance populaire veut que les scandales qui secouent périodiquement les grandes entreprises ne soient que le fait de «pommes pourries». C’est le constat sur lequel s’ouvre le documentaire The Corporation (2003), dans lequel les cinéastes s’affairent à montrer que ces dérapages sont plutôt le fruit de l’architecture de la corporation moderne, de ses visées et des moyens qu’elle met en œuvre pour les atteindre, et non le résultat de fraudes ponctuelles.

À la lecture de L’hydre mondiale, le plus récent essai de l’économiste François Morin, on est tenté de faire à propos de l’industrie bancaire une observation semblable. Les malversations, fraudes, tromperies et autres délits d’initiés qui font régulièrement la manchette éclipsent le fait que c’est la structure même du secteur financier qui menace la stabilité économique mondiale. La thèse de Morin consiste à dire que les vingt-huit établis­sements considérés par le Conseil de stabilité financière comme des «banques systé­miques», c’est-à-dire dont la faillite aurait le potentiel de provoquer «une pertur­bation importante» du système financier et économique à l’échelle de la planète, forment un oligopole dont la puissance met en péril les démocraties contemporaines.

Le bilan total de ces vingt-huit géantes à la fin de 2012 était de 50 341 milliards de dollars. Morin compare ce chiffre à l’endette­ment public mondial, qui atteignait 48 957 milliards de dollars cette année-là, pour mieux souligner que la puissance des banques se déploie dans un contexte où les États sont, à l’opposé, «affaiblis par leur endettement». Trois autres critères permettent d’apprécier le caractère oligopolistique du secteur bancaire mondial, dont leur fort degré d’interdépendance. Les banques se prêtent quotidiennement entre elles les sommes nécessaires pour mener à bien leurs activités en plus de s’échanger un volume important de produits dérivés, une forme d’assurance contre les risques liés à certains indices financiers (par exemple la variation des taux d’intérêt). À cette inter­connexion financière s’ajoute une inter­connexion institu­tion­­­nelle: du fait que les banques systé­miques sont surreprésentées au sein des postes-clés des organi­sations interna­tionales qui réunissent les acteurs de la finance, elles peuvent plus aisément défendre leurs intérêts. Enfin, le fait qu’elles occupent des positions dominantes sur plusieurs marchés, comme le marché des changes, leur permet de fixer les prix des titres qui y sont échangés, ce qui leur confère une forte ascendance sur le système financier mondial.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 310 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!