Critique – Fiction

Les femmes robots n’ont pas d’âme

Chez Laura Kasischke, la quête de féminité sera fatale.

Si la lecture d’Esprit d’hiver de Laura Kasischke m’a d’abord tant exaspérée, c’est que je suis fatiguée des personnages de folles. Vous me direz que l’écoute en rafale des épisodes de Homeland au cours des derniers mois n’aura fait qu’attiser mon impatience face à la multiplication de ces héroïnes qui craquent sous la pression, mais je ne suis pas la première à souligner le phénomène. Des médias américains ont eux-mêmes noté le retour en force de ce stéréotype à Hollywood, qui ne va pas sans une certaine sexualisation de la maladie mentale: «Crazy chicks have conquered the big screen», écrivait-on dans le Daily Beast en 2011. Bien sûr, Esprit d’hiver ne s’inscrit pas du tout dans la lignée des Black Swan ou The Roommate. Au contraire, la dérive mentale du personnage, Holly – dont nous n’apprenons la nature qu’à la toute fin – soulève des questions troublantes sur le caractère oppressant de l’«identité féminine».

S’y affrontent une mère et sa fille adoptive, adolescente récalcitrante, alors qu’elles sont enfermées dans leur maison un jour de tempête. Les critiques francophones ont parlé d’un livre empreint d’un «malaise ouaté», d’une «angoisse délicieuse», d’une histoire se déroulant dans une «atmosphère enveloppante», parcourue par une «douce inquiétude», autant de qualificatifs qui renvoient l’image d’un roman inoffensif, énième variation sur le thème de la difficile relation mère-fille. Même le titre, traduction de Mind of Winter, annonce un récit au caractère quasi pittoresque. Il n’en est rien, pourtant. Esprit d’hiver est plutôt marqué par la violence, celle faite aux corps des personnages et celle faite aux lecteurs. En effet, on lit les deux dernières pages dans la stupeur. Un rapport de police révèle la psychose de Holly, mère de Tatiana, adoptée en Russie treize ans plus tôt. Cette finale imprévisible et choquante – on pourrait parler d’un roman «à chute» – nous force à reprendre la lecture du début, comme s’il s’agissait soudain d’une intrigue policière. L’héroïne a commis une faute, dont les indices sont parsemés tout au long du roman: celle d’avoir voulu faire de sa fille la femme qu’elle n’est plus à ses propres yeux.

Holly est porteuse d’une mutation génétique susceptible de causer le cancer du sein et des ovaires, maladie dont sont mortes sa mère et ses sœurs. Par prévention, elle s’est donc fait retirer ces organes. Holly s’est ainsi «arrachée à cette longue lignée de femmes à la mort prématurée». Souhaitant malgré tout devenir mère, elle adopte une petite étrangère, «exempte de mutation», à qui elle pourra transmettre un héritage non contaminé. Poète de métier, Holly n’a plus rien écrit depuis l’adoption; Tatiana est son œuvre, enfant parfaite qui vient briser la chaîne de ces femmes condamnées. L’adolescente au teint bleu, à la chevelure noire brillante, est décrite avec les mots qu’on réserverait à une poupée. Tatiana est gentille, serviable, elle sait aller au-devant du désir des autres, bref elle démontre d’excellentes aptitudes à la féminité. Holly, qui «n’est pas une femme d’intérieur aguerrie», se désole de n’avoir ni le corps ni les attitudes appropriées.

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