Critique – Essai

L’insurrection passée

Lire les luttes politiques actuelles à travers l’expérience de la Commune.

Kristin Ross, professeure de littérature comparée à la New York University, n’a publié que quatre livres en près de trente ans. L’imaginaire de la Commune est pourtant le second ouvrage qu’elle consacre aux soixante-douze jours où les communards ont réussi à maintenir hors de Paris l’armée de Versailles, moment phare de l’histoire insurrectionnelle européenne.

Son premier livre consacré à cet événement, Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale (1988), allait à contre-courant de l’idée reçue selon laquelle Rimbaud s’était tenu à l’écart de l’agitation de la Commune, idée commode lorsqu’on aime croire que la littérature est à l’abri du monde. Ross y proposait une lecture brillante des poèmes qui figurent avec perspicacité l’histoire se déroulant sous les yeux du poète, intégrant au cœur même de ses vers les slogans entendus dans la rue et les discours anarchisants qui circulaient alors. On retient de ce livre l’analyse du poème «Démocratie», que je me permets de citer dans son entièreté tant il est d’une fulgurante modernité:

Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour. / Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. / Aux pays poivrés et détrempés! – au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires. / Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche! En avant, route!

Fabrice Luchini, simultanément populiste et élitiste, a beau dire sur les grandes scènes de Paname que y’a rien à comprendre chez Rimbaud, Kristin Ross nous révèle tout de même que ces beaux vers parviennent à créer dans l’espace du poème une relation spatiale entre les milliers de massacrés de la Commune et les sinistres balbutiements du colonia­lisme «des pays poivrés». Son Rouler plus vite, laver plus blanc (1995) observe que la modernisation de la France à la fin des années cinquante se manifestait – dans les films, les romans, les publicités – par une multiplication de véloces voitures américaines et d’efficaces appareils ménagers permet­tant aux Français, obnubilés par leur entrée fulgu­rante dans la modernité technologique, d’éviter de poser leur regard sur l’Algérie. Finalement, Mai 68 et ses vies ultérieures (2002) tente de rectifier l’idée que les événements de mai sont réduc­tibles à une bouffonnade hédoniste dans le Quartier Latin; il s’agirait plutôt, selon elle, d’un authen­tique moment politique qui parvint à créer des alliances inédites entre étudiants et ouvriers, mais aussi entre les ouvriers de la région parisienne et ceux en province.

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