Critique – Fiction

Les oppressions intimes

Americanah décortique les hiéarchies.

On a beaucoup débattu, cette année, des bienfaits du féminisme pop tel qu’incarné par les Taylor Swift et Beyoncé de ce monde. Un des effets inattendus de cette vague aura été de faire connaître Chimamanda Ngozi Adichie. L’écrivaine nigériane a en effet vu un extrait d’un de ses discours intégré dans une des pièces les plus populaires du dernier album de Beyoncé, Flawless, sa notoriété décuplant du même coup. Son propos n’était peut-être pas révolutionnaire, mais il n’en formait pas moins, dans le cadre d’une chanson présentée par une diva à l’image ultra-contrôlée, un contrepoint saisissant. On y entend la jeune auteure décrire les conseils que reçoivent les petites filles: apprendre la douceur, rêver d’un bon mari, cacher son ambition pour ne pas effrayer les garçons. Or, tonne Adichie, cette restriction de la sphère des femmes au domaine amoureux les prive des moyens d’atteindre une véritable égalité politique et économique.

Le dernier roman d’Adichie, Americanah, conjugue des réflexions sur le féminisme avec un portrait très ambitieux des troubles raciaux, non seulement aux États-Unis, où Adichie vit depuis plusieurs années, mais en Afrique et en Europe. La protagoniste, Ifemelu, née au Nigéria, part aux États-Unis pour y étudier. Elle passera les années suivantes à analyser, au fil de ses rencontres ami­cales, amoureuses et professionnelles, la condition noire aux États-Unis, qu’on soit Afro-américain, Africain ou Haïtien, en décortiquant toutes les hiérarchies fines qui s’installent entre ces groupes. En effet, l’auteure insiste sur les distinctions et rapports de pouvoir présents entre ceux qui, d’immigrants récents à descendants d’esclaves, n’ont parfois en commun que le regard que les Blancs posent sur eux, qui tend à les regrouper dans un ensemble indistinct. Ifemelu gagne un temps sa vie grâce à un blogue où elle attaque les stéréotypes et les non-dits qui assignent aux minorités ethniques, pour qu’on les juge acceptables, un code de conduite. Le roman est donc ponctué de réflexions polémiques – et souvent d’un humour caustique – sur des sujets allant des recoupements entre problèmes de race et de classe aux difficultés amoureuses qu’éprouvent les femmes noires dans une société où le signe du succès pour un Noir est d’être au bras d’une Blanche.

À ce titre, l’intrigue centrale du roman, axée sur les retrouvailles d’Ifemelu avec un amour de jeunesse, pâlit devant la multitude de scènes et d’anecdotes qui en constituent le détail. C’est grâce à leur justesse qu’il devient possible de mieux comprendre tant les oppressions raciales que les réponses, réussies ou non, que leurs victimes y apportent, énoncées par Adichie avec une pugnacité et une verve remarquables.

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