Critique – Fiction

Montréal à la portugaise

Excellence Poulet, polar désabusé dans les rues de Rosemont.

«Salazar avait dit un jour, “Les gens changent rarement, les Portugais, jamais !”» Ce sont là de fort sages paroles pour un dictateur que Patrice Lessard aime à citer dans sa trilo­gie lisboète. «Au pays de Québec, rien ne doit mourir, rien ne doit changer», écrivait de son côté Louis Hémon, sur le ton du vœu pieux ou de la fatalité, on ne saurait le dire; le plus important ici consiste à souli­gner que si ces mots ne se retrouvent sous aucune forme dans la trilogie de Lessard, ils y résonnent, néanmoins. Depuis Je suis Sébastien Chevalier (Rodrigol, 2009), où de nouvelle en nouvelle les narra­teurs peinent à trouver un toit à mettre au-dessus de leur tête, toujours entre deux adresses, deux identités, jamais en un pays pour de bon, on peut dire que l’œuvre de Lessard a le Québec triste, le nationalisme nauséeux et, plus généralement, la fuite en avant nécessaire. D’Antoine du Sermon aux poissons à Gil dans Nina, à Patrice lui-même dans L’enterrement de la sardine, on retrouve une même démangeaison: quitter Montréal − pour vivre −, quitter Montréal − pour travail­ler −, quitter Montréal − pour écrire. Pas que le pays de Québec soit pire qu’un autre; simplement, comprend-on, vaut mieux bouger, changer d’air et voir ailleurs où on n’est pas. Son œuvre invite ainsi le lecteur à faire le touriste à Lisbonne, à découvrir cette ville étrangé­ifiée, qui même après trois livres ne sait devenir familière, toujours dédaléenne sous l’écriture de Lessard, lequel joue d’ailleurs volontiers du labyrinthe: ses histoires sont constituées de chausse-trapes, de reprises et de variations sur une même scène, de flous de person­nages, avec des fins − mais c’était prédestiné − généralement alambiquées. Enfin, jusqu’à maintenant, c’était cela l’écriture de Patrice Lessard. Puis vint Excellence Poulet.

Gil, «l’investigador privado» qui hantait déjà deux des tomes de la trilogie lisboète, est revenu au pays, à Montréal, mais «bien malgré lui», souligne le narrateur, parce que son exil volontaire à Lisbonne avait été «une bénédiction», voire «la meilleure décision de sa vie». N’empêche, il est de retour et il se trouve que dans la ruelle attenante à sa rôtisserie préférée, il y a eu mort d’homme. Il n’en faut pas beaucoup plus pour que s’amorce une intrigue policière, et étonnamment, le roman se garde d’en faire plus. Gil enquête. Les suspects défilent. La trame se tisse avec cohérence, elle se fait même convaincante, on devine un peu tôt qui a fait le coup, mais l’intérêt se trouve ailleurs.

Deux choses frappent pourtant, qui ont moins à voir avec le déroulement des péripé­ties qu’avec leur arrangement. En effet, le polar à la Lessard ne diffère que peu, à y vite regarder, de sa manière habituelle, à commencer par la narration, qui emprunte à José Saramago: l’enfilade des dialogues, intégrés au corps du texte, est flagrante, mais moins que la façon qu’a le narrateur de s’impli­quer dans son récit, travaillant à relever la cocasserie de ses scènes, à éparpiller des commentaires, à tronquer des informations, à en donner trop, et au mauvais moment − c’est d’ailleurs comme ça que le coupable nous est révélé. Comme chez Saramago, en fait, cette position narrative permet de juger les choses, de les peser, l’ironie ne se construit que dans une certaine connivence avec le lecteur, et le narrateur tisse cette connivence au gré des chapitres. Plutôt que de suivre au pas l’enquête de Gil ou l’enquête − officielle mais non moins amatrice − de la vraie police se succèdent les points de vue comme autant de témoi­gnages privilégiés. Il ne reste à la fin que le lecteur et son guide-narrateur pour apprécier l’étendue du récit, les dérapages de la justice, les petites lâchetés du système, les grandes absurdités de l’humain. Comme Saramago citant Ricardo Reis − «Sage est celui qui se contente du spectacle du monde» − en plein roman où l’inertie de la classe poli­tique et des intellectuels laisse le champ libre à la guerre d’Espagne et à l’affermissement de la dictature de Salazar, on sent dans l’écriture de Lessard une mordante ironie, mais une ironie lasse, émoussée, parce qu’au pays de Québec, rien ne change, rien ne bouge, même nos tragédies manquent de sens.

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