La crise du chiffre

Les statistiques ne sont jamais neutres.

«Ils ont une idée chiffrée de leur présence au monde», se désolait Hélène Monette. La poétesse nous a quittés cet été avec une question abrupte: Où irez-vous armés de chiffres? Le titre de son ultime recueil peut témoigner d’une déroute sociale. Sa poésie souvent scandée d’ana­phores situe la conscience contemporaine dans l’isolement sensible où va s’échouer la reproduction obsti­née d’événements destructeurs et absurdes, qui se réper­cutent à très grande échelle par la voie des ondes ou à coups d’expertises techniques. «C’est un robot qui vous appelle, il a un message à vous communiquer […]. C’est un robot qui vous appelle et au bout de son message enregistré, dans les oreillettes de votre cœur brisé, c’est autre chose qui se détraque.» De ce point de vue, les chiffres fétiches, les preuves techniques ou les données comptables appartiennent aux cycles fermés de la répétition accablant le désir, de l’informatique dégommant la subjectivité, de l’automatisation triomphant de la décision, cette grande broyeuse qui les produit sous la rubrique écrasante de l’«Économie». «La boucherie en direct» vainc en dernière instance le sensible, voire le sens.

Ce désarroi est aujourd’hui largement partagé, d’autant plus qu’en matière de chiffres, les acteurs progressistes se trouvent depuis longtemps entre deux feux. D’une part, ils lisent Michel Foucault leur racontant que les statis­tiques dans les secteurs économique et démographique sont apparues dans l’Europe moderne aux fins du contrôle des peuples, tout en dénonçant, d’autre part, la mise à mal par des pouvoirs conservateurs, à Paris ou à Ottawa, d’agences publiques de statistiques faisant profiter à toute la population d’analyses chiffrées. Bref, les chiffres en tant que mal restent néanmoins dans les consciences un bien public.

De nombreux ouvrages paraissent ces années-ci sur le sens des statistiques et le pouvoir des nombres, précisément pour tenter de débrouiller la question. Qu’ils soient de sociologues, de juristes, d’économistes, d’historiens ou d’artistes, ces écrits semblent reprendre à leur manière la question Où irez-vous armés de chiffres?, sans nécessairement en faire la question abrupte qu’Hélène Monette soulevait sans recours. Dans son «analyse politique des statistiques publiques», intitulée Prouver et gouverner (La Découverte, 2014), le sociologue et statisticien français Alain Desrosières, lui aussi disparu il y a quelque temps seulement, interroge sans détour le statut ambivalent des nombres.

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