Dossier

Je m’aime, toi non plus

Le discours souverainiste québécois a été enrayé par l’absence d’antagonistes. «Donnez-moi des vilains!»

Moi qui – métier d’historien oblige – ai la tête pleine des premiers textes d’un Pierre Vallières, je m’étonne d’entendre les nationa­listes québécois actuels chanter les avantages de la souveraineté pour tout le monde et son père, y compris pour, disent-ils, «nos amis fédéralistes». Il y a là, par rapport aux années soixante, un changement profond dans l’ordre du discours. La rhétorique de la confrontation a fait place à la tentation de l’unanimisme. Ce glissement n’est pas banal.

Bien qu’il existe une multitude de mouve­ments ayant utilisé dans l’histoire la non-violence pour arriver à leurs fins, de nombreux groupes ayant refusé d’opposer à la haine de leurs ennemis une détestation réciproque, la politique repose in fine sur la division de la société en camps plus ou moins hostiles. Nous retrouvons ici l’argument énoncé par le philosophe allemand Carl Schmitt (1888-1985) selon qui l’essence de la politique trouve justement son incarnation dans la distinction entre «ami» et «ennemi». Le corollaire de la thèse suivant laquelle le concept du politique repose sur la «discrimination de l’ami et de l’ennemi», c’est que le conflit avec l’ennemi fonde l’existence de «l’unité politique». Au contraire de poser l’État en premier et de prétendre que ce soit lui qui crée un regroupement politique pour faire face à des menaces extérieures, Schmitt suppose que c’est plutôt le regroupement des masses en vue des hostilités qui engendre l’État. Vu dans cette perspective, un groupe n’est fort qu’en propor­tion des antagonismes qu’il suscite ou entretient, tout relâchement entraînant une baisse de sa cohésion interne. «L’ennemi, écrivait Schmitt, est notre propre question en tant que figure.» Autrement dit, l’on ne se voit bien que dans le miroir des hostilités que l’on crée ou dont on est l’objet.

Si tant est que Schmitt ait raison, au moins jusqu’à un certain point, alors on peut dire que le mouvement souverainiste est aujourd’hui pris dans une impasse existen­tielle. Pour faire, en quelque sorte, le plein d’énergie démocratique, celui-ci doit susciter un désaccord profond entre ceux qu’il représente et un autre groupe qui lui serait adverse. Or, pour les partisans de l’option indépendantiste, une difficulté de taille surgit, puisque les ennemis supposés des Québécois francophones, loin de vouloir s’opposer frontalement à eux, ne cessent de désamorcer leurs volontés historiques de révolte. Le mouvement souverainiste québé­cois se retrouve donc dorénavant sans véritable adversaire, ce qui efface la ligne de partage entre amis et ennemis, frontière qui fonde, selon Schmitt, le débat politique. Cela aide à comprendre pourquoi l’appui à la souveraineté ne cesse de décroître ces dernières années, emporté par la fin du contentieux historique entre Canadiens français et Canadiens anglais.

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