Critique – Fiction

Mort et naissance de Chloé Delaume

Lutter contre les fictions de soi par la narration plurielle.

Allez, je me lance, faux matamore au pays trop silencieux des lettres: j’affirme sans détour que l’œuvre de Chloé Delaume (et peut-être celle d’Olivier Cadiot – il faudra y revenir en temps et lieu) est la seule entreprise d’autofiction qui mérite aujourd’hui cette dénomination. «Oui, mais Catherine Millet, oui, mais Christine Angot, oui, mais Marie-Sissi Labrèche…» Non.

Raconter sa vie en se cachant derrière un masque de papier pour ensuite déclarer, sur un ton flaubertien mais repentant: «Mlle X, c’est moi, mais pas tout à fait», voilà qui atteste la faillite de l’entreprise autofictive. Plutôt que s’inventer, le Je se déguise pour vivre d’autres vies que la sienne, ou alors sa propre vie, mais autrement. Il force la langue, l’embrigade pour une mission de camouflage et la détourne de sa fonction créatrice. La pratique autofictive de Chloé Delaume fait au contraire la preuve que le Je en question est une fiction qui s’écrit à même son énonciation, qui fabrique sa propre autobiographie en s’inventant sans cesse et qui s’insère, de ce fait, dans le réel. «Fiction contre fiction», constate-t-elle, dans Où le sang nous appelle.

Depuis son premier roman, publié en 1998, Chloé Delaume se plaît à répéter qu’elle est un «personnage de fiction», une invention qui acquiert sa concrétude par l’écriture. Elle a fait le pari de l’écriture pour la vie et de la vie comme matière de l’écriture, l’une se mêlant à l’autre dans une langue réarti­culée et propice à l’invention d’un sujet où fiction et réel non seulement se contaminent, mais s’engendrent mutuellement, où le Je réel et le Je fictif sont indissociables et indiscernables. Où le sang nous appelle semble toutefois marquer la fin de l’invention du sujet Delaume, ou à tout le moins le lieu où se complète l’incarnation du personnage, son passage dans le réel et dans l’action.

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