Dossier

L’Europe contre la démocratie

La crise grecque a remis en lumière les tentations totalitaires des technocrates européens. Quelle marge de manœuvre reste-t-il aux États de l’Union?

En 1975, alors que l’ébullition politique, l’optimisme collec­tif, les solidarités internationales et les utopies sociales caractérisent l’époque, l’intellectuel conservateur Samuel Huntington avouait, quant à lui, son inquiétude. Dans un rapport fameux de la Commission trilatérale (The Crisis of Democracy), il estimait que «l’opération efficace d’un système démocratique requiert en général un niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes». Le meilleur moyen d’y parvenir, ou d’y revenir, était sans doute de les persuader que leur vote ne changerait rien; ou bien de leur dire que les dirigeants qu’ils ont élus renonceront presque sur-le-champ aux engagements qu’ils ont pris et justifieront ensuite leur revirement par l’état dégradé du pays, le poids de la dette, le besoin de conserver ou de rétablir la confiance des investisseurs; ou encore que le désir des nouveaux gouvernants de donner suite au mandat démocratique qu’ils ont reçu serait aussitôt combattu par les adversaires internationaux du pouvoir issu des urnes, qui organisent l’asphyxie financière des rebelles. Bien sûr, dans certains pays, l’armée confisque encore le pouvoir par un coup d’État militaire, mais il est dorénavant plus courant que la grande bourgeoisie conserve «démocratiquement» ses privilèges grâce au fait qu’elle tienne le nerf de la guerre. La souveraineté du peuple peut alors être détruite sans qu’il soit nécessaire de tirer un seul coup de feu.

Or, précisément, l’inégalité croissante des fortunes offre à une surclasse les moyens de contrôler le système poli­tique des États démocratiques (sociologie bourgeoise des élus, propriété des médias réservée aux milliardaires, institution­nalisation de leurs préférences dans des traités commerciaux et dans les constitutions), mais la démocratie de papier produite par ces écarts abyssaux de fortunes est également confortée par la mise en cause de la souveraineté du pouvoir politique national et par l’ouverture des marchés commerciaux et financiers. Tenues en main par la même classe sociale, ces deux mâchoires de fer, la nationale et l’internationale, découragent les tentations d’agir politi­quement, nourrissent l’idée que tout est vu, que tout se vaut, que tout est vain, et permettent à l’oligarchie de penser que l’inquiétude exprimée par Huntington il y a quarante ans est devenue caduque. Les peuples peuvent changer de gouver­nement, pas de politique, et sur le continent européen, où l’on croyait à la démocratie et à la souveraineté, la Grèce vient de le démontrer. Quelques années d’épreuves et de corruption avaient suffi pour que les deux principaux partis, coauteurs de la débâcle et intendants locaux des choix économiques arrêtés par le Fonds monétaire international (FMI) et les autorités européennes, y soient simultanément chassés du pouvoir, et remplacés par un mouvement de gauche radical, offensif, quasiment inexistant une décennie auparavant. Une telle situation aurait enfin pu déranger la tranquillité des régimes conservateurs du Vieux Continent. Celle-ci ne fut pourtant perturbée que pendant quelques semaines.

Le piège du marché commun

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