Entretien

Pierrot Ross-Tremblay

La souveraineté comme responsabilité

Liberté — La souveraineté telle qu’on l’entend dans la tradition occidentale moderne aurait-elle eu un sens en Amérique du Nord avant l’arrivée des Européens?

Pierrot Ross-Tremblay — La notion de souveraineté existait alors, et elle existe bien sûr toujours aujourd’hui chez les Premiers Peuples, mais elle différait philosophiquement, et diffère toujours, de la conception européenne. Chez les Innus, par exemple, la souveraineté, qu’on appelle innu tipenitamun, implique d’abord la responsa­bilité du territoire que l’on habite et sur lequel on exerce une forme distinctive de contrôle. Tipenitamun signifie approximativement responsabilité en langue innue. Un territoire, dans ce contexte-là, n’est donc pas tant une propriété, mais bien une chose dont nous avons la charge. La responsabilité est certes collec­tive, mais égale­ment individuelle. C’est au groupe, à la communauté, à la famille qu’il revient de prendre soin du terri­toire, mais chaque individu est aussi tributaire de cette responsabilité-là, car selon les principes du droit coutu­mier innu, un territoire connu est d’abord un héritage reçu en partage.

C’est là une relation à la terre et au territoire qui est difficilement concevable aujourd’hui, compte tenu de ses implications éthiques et pratiques. La responsabilité, tipenitamun, qu’on a vis-à-vis du territoire et la façon dont celle-ci s’exerce est exprimée par le terme kanuenitam, qui signifie posséder, détenir, mais également prendre soin, veiller, s’occuper de. L’un ne va pas sans l’autre. L’autre élément primordial lié au territoire est ce qu’on appelle ishpitenitamun, soit ce qui permet de considérer et de préser­ver la vie, que ce soit celle des êtres humains, des animaux ou des végétaux; conserver un territoire, en assurer la protection, revient ainsi à protéger non seulement la vie des gens qui s’y trouvent, mais aussi celle de ceux voulant y accéder. Dans ce cadre-là, la souveraineté est donc surtout une affaire d’obligations et de responsa­bilités s’exerçant à la lumière des besoins humains présents et à venir. Est humain et souverain celui qui vit de manière à protéger et à nourrir ce qui le protège et le nourrit. On parle ici d’une conscience aiguë de nos relations et de l’interdépendance de toutes choses.

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