Lu de près

La bibliothèque envolée de Walter Benjamin.

En les numérotant, Walter Benjamin notait dans de petits cahiers noirs les titres des livres qu’il lisait en ajoutant parfois, d’une écriture minuscule, un court commen­taire – d’un à trois mots – glissé entre parenthèses après le titre de l’ouvrage et le nom de l’auteur (ses éditeurs allemands ajoutèrent plus tard la ville où le livre avait été édité, l’année de sa parution, le lieu où Benjamin l’avait probablement lu au fil de ses voyages en France, en Italie, en Suisse, aux Pays-Bas). Cette liste a été retrouvée parmi ses affaires, laissées en hâte dans son appartement de la rue Dombasle, lorsqu’en 1940, avant l’arrivée de l’armée allemande à Paris, il avait dû déguerpir – après avoir été, grâce à des amis, libéré d’un camp près de Nevers, le camp de Vernuche, ouvert et géré par les autorités françaises (Christian Manso a raconté cela en 2006 à L’Harmattan dans Pyrénées 1940, ultime frontière) – et fuir vers Lourdes puis Marseille en espérant atteindre l’Espagne (quoique franquiste et à risque) pour passer au Portugal et s’embarquer vers les États-Unis en évitant l’arrestation – en tant que simple juif – par les hommes de la Gestapo ou des zélés de la Milice française.

Pour lui et d’autres intellectuels allemands ou autrichiens exilés en France et si épris de culture française, comme – ceux que regroupe Manso – l’historien de l’art Carl Einstein (qui collabora avec Jean Renoir au scénario de Toni) et le romaniste Wilhelm Friedmann, les Pyrénées furent en effet leur ultime frontière, celle du passage à l’acte, le suicide à Pau le 3 juillet pour Einstein, à Port-Bou le 26 septembre pour Benjamin (dont on n’a jamais retrouvé le corps, mort sans sépulture, pensons à ceux que Sartre mit en scène, torturés et exécutés – sur sa stèle sans fosse, au cimetière de Port-Bou, on peut lire un extrait de ses Thèses sur la philosophie de l’histoire, écrites en 1940 au moment de fuir Paris: «Il n’y a aucun témoignage de la culture qui ne soit également un témoignage de la barbarie») et à Bedous dans la vallée d’Aspe le 11 décembre 1942 pour celui de Wilhelm Friedmann. Ces trois hommes-là, qui à l’arrestation par les nazis préférèrent se donner la mort, avaient cinquante-cinq, quarante-huit et cinquante-huit ans.

Tout ce que le philosophe et écrivain allemand, traducteur de Proust et de Baudelaire, avait laissé au 10 de la rue Dombasle fut saisi par l’engeance gestapiste (on spoliait ferme les biens de la juive­rie maudite) et ce sont les Russes qui, après la guerre, à l’été 1945, trouvèrent l’apanage de Walter Benjamin au château Althorn en Basse-Silésie (intact, ça va de soi, qu’auraient-ils fait de cette paperasse?) et l’emportèrent à Moscou comme butin de guerre; aujourd’hui, ce qui reste de ses documents, livres, manuscrits, traductions en cours, notes, listes, le bien papier d’un grand intellectuel, et la liste numérotée de ce fervent lecteur, se trouve à Francfort-sur-le-Main parmi les archives d’Adorno, qui fut son ami.

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