Rétroviseur / Document

«Que j’ai bien fait d’avoir ri»

Journalisme, chroniques et billets, poésie, roman, sketches radiophoniques, séries télévisées et courrier du cœur. Placée sous le signe du mouve­ment et de l’audace, l’écriture de Jovette Bernier, auteure polygraphe, a contribué aux transformations de la littérature et des médias tout au long du XXe siècle. Aujourd’hui, seul le roman La chair décevante, réédité en 2014 (Fides), demeure accessible. Nous proposons ici de nous aventurer hors du roman, dans les lettres privées, dans les pages méconnues des journaux et des recueils de poèmes ou de billets, pour entendre la voix sans tabou d’une écrivaine maniant aussi bien les codes de l’élégie amoureuse que de l’ironie journalistique.

8h, 16 mai [1929]
au bureau, av. midi

Est-ce partout pareil le printemps, mai, l’espoir de l’été? Est-ce partout pareil? Et l’air met-il autant de suggestions dans votre tête que dans la mienne; dans votre cœur comme dans le mien? Une effervescence continuelle qui fait comme les grandes marées, quand le dernier flot qui vient de loin surpasse la première vague. Je ne fais plus rien de raisonné, et peut-être rien de raisonnable. Là, je n’écris plus, je ne lis plus, je ne travaille plus et pourtant je suis toujours en mouve­ment, c’est la torture que d’arrêter un instant ou de ne rien attendre pour l’heure qui va venir.

Et cependant, je ne fais rien, les jours m’enlèvent après les jours, les nuits après les nuits, et pour vrai je me demande ce que je fais, ce que j’ai fait, ce que je ferai. Et je suis un peu déprimée de tout cet énervement qui m’entoure et qui me pénètre et dans lequel je mets ma grande part individuelle; il m’est impossible de réagir quand le soleil a de ces regards fondants, quand l’air a du goût sur tous les sens, quand les premiers parfums de mai m’intriguent un peu et que la route invite à nous conduire vers quelque désir. Et le soir ne parle plus que d’amour maintenant, le soir est doux pour nous garder longtemps. Je laisse toute cette nature parler, je la suis, je l’écoute, je suis son plus tendre sujet, elle me mène où elle veut, je ne sais où. Je n’ai pas besoin de savoir non plus, ma tête ne me sert à rien du tout, j’ai mis mon cœur dessus, c’est lui qui sait, c’est lui qui choisit, c’est lui.

Tout ça n’est que de la poussière d’or au soleil, et de l’encens dans la nuit, dont rien ne reste dans les mains quand on veut regarder avec sa raison; c’est la féerie, l’éblouissement, le charme qui nous transporte, la foi hallucinée des choses qui n’existent pas et qu’on voit et qu’on possède, parce qu’on croit en elles, c’est le grand rêve qui transfigure et que je ne changerais pas pour la vérité parce que je sais comme elle est abrutissante, comme elle fait mourir ceux qui n’ont voulu vivre que pour l’amour, parce qu’ils n’ont cru qu’en l’amour.

La brise de mai, les nuits de mai sont-elles aussi déraisonnables et aussi délicieuses chez vous?

Je vous embrasse et vous jette un peu de ma douce folie.

Jovette

— Jovette Bernier à Louis Dantin, 16 mai 1929 (BAnQ Vieux Montréal, fonds Gabriel Nadeau, MSS177, 2006-10-001/4635)

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