Rétroviseur

Écraser les hortensias sous la plume

Un jour, mon amour, je t’emmènerai à Saint-Fabien. On ne revient pas indemne d’un arrêt, même temporaire, à Saint-Fabien. Tu dois voir la mer, et la montagne, et le village qui s’alanguit. Il y a la vague qui frappe la grève, et les éclats bleus et verts de l’écume. Où le Bic protège du vent, où la poésie est suspendue dans une heure volée au monde. Les glycines pendent sur le mur du chalet de la Mouette. C’est Jovette Bernier qui l’avait nommé ainsi, en hommage à Tchekhov. Mouette et Jovette.

Le jour où nous irons à Saint-Fabien, Jovette sera partout. Dans mes yeux, dans ma voix, dans mes mots, dans mes baisers qui descendent le long de ta joue. Jovette sera dans l’une des poches de mon manteau, petit livre rouge que j’ouvrirai, à un moment, pour te réciter quelques Roulades écrites dans la fièvre de ses vingt ans. C’est à Saint-Fabien que Jovette est née, ici qu’elle aurait souhaité mourir, dans le chant d’un matin solitaire où le soleil perce à travers la brume; dans le paysage lunaire qui suit la flambée des couleurs. Elle est née en novembre, comme moi. Dans l’automne finissant et le craquement des feuilles mortes.

Marie-Angèle Alice Bernier est venue au monde en même temps que le xxe siècle. Elle voulait devenir institutrice. Elle s’est lassée rapidement. Abandonnant les Marie et les Angèle pour avoir l’air plus urbaine, elle a pris ce drôle de nom, Jovette. Dans les années 1920, elle a quitté la brume de Saint-Fabien, elle est partie tenter sa chance comme journaliste à Québec, à Sherbrooke, et enfin à Montréal, où tu habites à présent. L’autre soir, quand je t’attendais au coin de Sainte-Catherine et Saint-Denis, j’ai cru la voir. Arborant des souliers trop hauts pour elle, postant une lettre à un amoureux, à moins que ce ne soit un poème qu’elle espérait publier dans La Revue moderne. Souriant aux inconnus.

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