Rétroviseur

Ce qui refleurit sous les larmes

À l’heure où l’on parle sur plusieurs tribunes d’une renaissance du féminisme québécois, où la lutte a été remise à l’ordre du jour, où les manifestations, livres, forums et blogues militants se multiplient, quelle place accorder à la colère des femmes?

De très jeunes femmes, que la société voudrait poupées dociles, hurlent dans les rues, dénoncent sur la place publique, se moquent des puissants – insolentes parmi les insolentes, mais elles connaissent pourtant la peur du ridicule. «Il ne saurait y avoir de féminisme […] sans hystérie, sans ce féminin de la démesure, dionysiaque, si proche des bacchanales. L’archaïque démesuré, celui qui fut toujours montré du doigt et relégué aux oubliettes de l’histoire et de la philosophie [doit être] ramené au cœur du politique», écrivait Catherine Mavrikakis en 2014, dans Diamanda Galás, guerrière et gorgone. Les jeunes femmes sont-elles parvenues à assumer cette démesure? Ressentent-elles enfin leur colère autrement que comme corps étranger et inconfor­table? Celles qui s’entêtent à crier n’ont-elles pas peur, quelquefois, d’être punies?

Ce poids qui pèse sur la colère, la littérature québécoise des femmes en trouve des traces inaugurales dans La chair décevante de Jovette Bernier. Quand le roman paraît dans la collection «Les romans de la jeune génération», en 1931, l’éditeur Albert Lévesque tente de prévenir le scandale litté­raire en affirmant dans un communiqué de presse qu’il s’agit d’une œuvre moralisatrice. À sa suite, une critique, Franceline (pseudonyme de Marie-Jeanne Saint-Denis), affirme que La chair décevante «fera œuvre utile en secouant les jeunes impru­dentes». Une mère célibataire ayant élevé son enfant malgré l’opprobre, et refusant de renoncer à ses désirs et à sa sensualité; un fils s’apprêtant à épouser sa demi-sœur sans connaître le lien filial qui les unit: le livre a tout pour choquer et, malgré les précautions de Lévesque et l’appui de certains journalistes, les représailles de la critique ne tardent pas. Étonnamment, la colère qui guide le récit ne retient pas l’attention des commentateurs, qui s’insurgent principalement contre la transgression sexuelle commise par la protagoniste, Didi Lantagne. De l’écriture agressive de Bernier, de ses phrases lapi­daires et accusatrices, on ne dit presque rien. Mais «l’imprudence» qui est soulevée concerne-t-elle seulement l’interdit du désir des femmes et d’une sexualité hors mariage? Pour nous, contemporaines, l’imprudence de Didi, qui la fait sombrer dans la folie, a peut-être aussi à voir avec cette rage diffuse qui mène le roman vers sa fin tragique. N’a-t-on pas intérêt, en 1931, à dissuader les lectrices de se livrer à la révolte et à l’excès?

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