Rétroviseur

Jovette en sirène

En 1934, Robert La Palme publie une caricature de Jovette Bernier. Ce magnifique portrait, réalisé selon la première manière, cubiste, du caricaturiste, et placé sous l’en-tête «Les sirènes», s’offre à nous comme une énigme. Pourquoi Robert La Palme a-t-il jugé que Jovette Bernier constituait un bon sujet de caricature, assez connue pour être reconnaissable et pour être objet de jugements? La pratique de la caricature fait très peu place aux femmes comme sujets, sinon de manière stéréo­typée. Aussi faut-il croire que Jovette Bernier était une personnalité hors du commun.

La mémoire culturelle est une curieuse chose. Elle repose sur des traces qui déjà balisent nos récits. Que sait-on aujourd’hui de Jovette Bernier? Que nous en reste-t-il? Son roman, qui a subi les foudres de la critique et de la censure, lui a fait une réputation un peu sulfureuse, à laquelle s’ajoute celle de responsable d’un éternel courrier du cœur. Sa vie radiophonique a été tout à fait oubliée. Tout le reste, sa poésie d’avant Saint-Denys Garneau, sa participation à des sociétés d’écrivains, nous paraît avoir été un jeu mondain que les convenances litté­raires, celles d’aujourd’hui, nous imposeraient d’oublier. Autant le dire, nous professons à l’égard de ces femmes à prénom des années 1930, dont l’œuvre nous paraît avoir été confinée aux pages féminines des journaux, un mépris amusé qui frappe directement Jovette Bernier. Pourtant, pour peu que nous étudiions ces traces, les découvertes sont étonnantes.

C’est grâce à sa poésie que Jovette Bernier entre à la radio. Elle possède alors une certaine notoriété: elle a publié trois recueils de poèmes dans les années 1920 et reçu la Médaille du Lieutenant-gouverneur de la Province en 1929. Or dans ses émissions sur la poésie de 1930 et 1931, Robert Choquette fait une place à la poésie des femmes. Ainsi, la page radio du journal La Presse nous apprend que Choquette lira deux poèmes de Jovette-Alice Bernier dans l’émission Au seuil du rêve, avec l’«Hymne au vent du Nord» d’Alfred DesRochers, et aussi que le dernier recueil de poèmes de Bernier sera offert en cadeau par voie de concours aux auditeurs. Choquette explique, dans une missive à Louis Dantin, qu’il privilégie les inédits et que cette émission est clairement conçue comme promouvant la poésie québécoise la plus contemporaine. Ce qui nous indique que, pour Choquette, Jovette Bernier fait partie des poètes qui comptent, avec René Chopin, Éva Senécal, Alfred DesRochers et Alice Lemieux. Jovette Bernier continuera à être présente à la radio de plusieurs façons dans les années 1930: par la lecture qu’elle-même ou des comédiennes font de sa poésie à L’heure provinciale ou dans les prestigieux Festivals de musique et poésie canadiennes de la fin de la décennie; par les causeries qu’elle prononce dans le cadre de l’émission L’heure provinciale et l’animation de l’émission Bonjour Madame (première quotidienne destinée aux femmes); enfin par les sketches humoristiques féministes écrits pour la série Quelles nouvelles! (1939-1958), sans compter la causerie qui portera sur son œuvre, le 19 mars 1935.

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