Critique – Cinéma

Un lac sinon j’étouffe

Vincent n’a pas d’écailles, ou la force politique du conte merveilleux.

Effectivement, Vincent n’a pas d’écailles. Et il n’a pas de griffes, non plus. Il est sans protection contre l’air du temps, un air transparent et bien évidemment insaisissable, mais qui, par ces propriétés mêmes, pèse sur lui. Cet air, on le respire aussi; au quotidien, on étouffe dans la même métaphysique. Quand on voit le souffle lui manquer, non pas de découvrir qu’il porte le même tee-shirt que tous ceux qui l’entourent, mais de n’avoir plus rien à dire à ses collègues de travail qui, de toute façon, ont cessé de lui adresser la parole, on reconnaît en Vincent quelque chose de notre propre vie: la peur de ne pas aspirer à ce qui essouffle tout le monde. À cette vague d’oppression, Vincent ne répond pas avec la fureur du rebelle, mais avec la délicatesse de l’exilé, le tact délicat de celui qui ne se trouve plus dans son élément. Dans son isolement, il gagne la douceur de l’attente et la tendresse de l’apprentissage; dans sa fuite, la même valeur d’aventure que l’expédition d’un orphelin partant à la conquête du cabanon au fond d’un jardin. Et cette délicatesse de l’exilé donne au film la force politique du conte merveilleux.

Oui, ce film est un conte merveilleux. Pas seulement parce que Vincent possède des pouvoirs magiques. Pas seulement parce qu’il gagne une force surhumaine chaque fois qu’il plonge dans un lac ou passe sous la douche, mais parce qu’ici le surnaturel va nous arracher à la métaphysique et nous ramener à l’ordinaire. Chaque fois qu’il sort du lac, Vincent trouve la force de travailler à un ouvrage banal mais commun, de tisser des liens d’amitié timides mais durables, de laisser son amoureuse Lucie lui donner «la plus longue caresse au monde». Que cette reconquête d’un nouveau monde soit politique, le film nous le montre très explicitement par un geste d’écriture que les experts en scénario considéreront comme une faute: il n’y a pas de raison valable pour laquelle tous ces policiers cherchent à le capturer. Ou bien il n’y a que cette raison, difficile à croire, même au cinéma: sortir de nos torpeurs mélancoliques ou de nos excitations spéculatives pour entrer dans la délicatesse de l’exilé, c’est là un danger pour l’état des choses.

Mais le plus difficile à croire encore, c’est que le délicat exilé doive traverser l’Atlantique à la nage pour trouver sa terre d’asile en Amérique, au bord d’un lac de Charlevoix. Qui peut croire le Québec pays du fantastique et de l’impossible? Pas même Henry David Thoreau.

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