Critique – Cinéma

Se prémunir contre les bons sentiments

En 1969, des étudiants noirs occupent pendant quatorze jours un pavillon de la future Université Concordia. The Ninth Floor revient sur le siège.

Drôle de virage que cette fin des années 1960, qui arme de moyens étonnamment concrets l’élan qui l’anime, chevillée par un sentiment de puissance impérieux. Elle convoque l’émerveillement populaire à sa vision universaliste de ce que serait le «progrès commun», opérationnalisant l’utopie en territoires matériels: de la fameuse Expo 67 et sa consommation parquée des différences culturelles au tramway qui file au pied de l’habitat du même nombre. Et entre ces deux pôles, toujours affleurant à la surface du kodachrome, une force brutale prête à ramasser ceux et celles qui voudraient contester le partage établi de ce qui devrait être commun ou non. Nous y voilà. Nous sommes en 1969, à Montréal, Québec, Canada. The Ninth Floor déploie ainsi les images colorées d’un optimisme impérial ambiant autour de l’émeute en noir et blanc du Computer Centre de la Sir George Williams University.

Au printemps de l’année précédente, six étudiants en biologie de cette université, originaires des Caraïbes, rédigent une lettre pour dénoncer l’attitude discriminante à leur endroit du chargé de cours Perry Anderson. La plainte est déposée auprès des hautes instances de l’université, qui font traîner l’affaire avant de finalement constituer, en janvier 1969, un comité chargé d’en étudier le bien-fondé. Celui-ci soutiendra finalement Anderson en dissolvant son imputabilité dans l’acide fataliste d’un racisme diffus et généralisé auquel aucun individu ne saurait échapper. La tension monte, une séance du comité est prise d’assaut et vire en occupation du Computer Centre par les étudiants solidaires des signataires de la lettre.

Le siège va durer quatorze jours, pendant lesquels une communauté s’organise soigneu­sement au milieu de ce précieux matériel. Un matin, après avoir laissé entendre la veille au soir qu’elle accédait aux revendications des étudiants, et alors que le gros de la troupe contestataire a donc quitté les lieux, la direction de l’université fait volte-face, rallumant la colère de celles et ceux encore sur place. Ils se barricadent dans l’université, en bloquent les accès et réinvestissent le Computer Centre. Les images d’archives montrent les milliers de cartes mémoire qui sont alors jetées par les fenêtres, neige de papier d’un «fuck toute» en réponse au gâchis et à la violence mis en œuvre par l’université, qui a fait appel aux forces policières. Bâtons cadencés, matraques, corps guerriers, on connaît la musique. Les étudiants sont finalement extraits de la souricière sous les coups de la police et les cris de la foule, mi-soutenant, mi-conspuant les séditieux.

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