Critique – Théâtre

De l’huile au pétrole

Avec Dominic Champagne et Bryan Perro, Moby Dick est mis au service de la bataille écologique.

Dans An End to Innocence, Leslie Fielder notait que les classiques étasuniens avaient tous la lisibilité et la linéarité des romans d’aven­tures pour la jeunesse, racontant une quête qui mène inévitablement à l’exploration d’un monde inconnu et à la découverte d’une altérité radicale. Moby Dick d’Herman Melville répond à ce constat. Après l’Odyssée et Don Quichotte de la Manche, il n’est donc pas étonnant que Dominic Champagne ait voulu se mesurer à ce texte fondateur de la littérature des Amériques. Son Moby Dick confronte les spectateurs moins au duel d’Achab et de la baleine qu’à une relecture convenue de la société industrielle actuelle.

L’adaptation du roman au théâtre est toujours le lieu d’un pari. Il s’agit d’inscrire dans un temps présent, celui de l’acte, et dans une nouvelle sensibilité un récit antérieur, tenu dans une forme différente, en transformant en langages scéniques ce qui n’était que potentialités. L’adaptation remet en question la valeur hypermédiatique du théâtre, sa capacité à lier mouvement, mots, images, musique dans une forme vivante et éphémère. Peut-on adapter pour la scène sans trop céder au spectaculaire, sans faire de l’action l’élément central de la relecture? Dans ses précédents spectacles à grand déploiement, Champagne avait insisté sur la cadence folle des péripéties, pour construire des œuvres physiques, intenses, qui coupaient le souffle parce qu’elles éreintaient le spectateur dans les fuites en avant qu’étaient les idées fixes des protagonistes.

Moby Dick de Melville fonctionne différemment. La fuite en avant d’Achab est bien réelle; il s’agit après tout de se venger de la baleine blanche, de se mesurer à l’abîme de la haine, de la puissance qu’elle incarne. Mais le souffle est ponctuel. Le roman oscille entre lentes plongées dans les profondeurs engourdies (le travail, l’ennui, le savoir encyclopédique) et les vives expulsions d’un souffle vitaliste (la bataille, la vengeance, le duel). Comment dès lors camper cette action, cette chimie des corps qui tentent de s’exhausser à la hauteur de la baleine, sans gommer l’indolence et la fraternité disparate du Pequod? Champagne et Bryan Perro, qui cosigne le texte, optent pour l’aventure, pour une cadence effrénée, laissant de côté ce qui fait la singularité du texte melvillien: la peinture réaliste d’un milieu; la volonté de créer un savoir et un imaginaire de la baleine; le recours à la figure de l’ambiguïté shakespearienne pour camper les doutes qui assaillent les marins; la mythologie réactivée. Est privi­légiée la voie de la folie industrielle, perspective assez bien rendue grâce à un décor fait d’une immense structure centrale très malléable (qui évoque en alternance une chambre, le navire et les mâts), à un jeu très physique des comédiens (surtout Normand D’Amour) et à des chorégraphies du travail baleinier inventives (grâce aux barils, utilisés avec à-propos). Mais cette direction est forcée, notamment en raison de la musique de Ludovic Bonnier, entre rock et folklore, martelée et trop présente, et du chant, qui impose un symbolisme un peu désuet autour de la blancheur. Chant et musique (sans parler des projections) emplissent l’espace et l’action, dans une mise en scène saturée par peur des temps morts, et qui conséquemment va à l’encontre de la logique narrative distendue de Melville.

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