Critique – Essai

Para bellum

Une Généalogie de la violence pour sortir du manichéisme.

L’homme, dit-on, ne vit que pour faire la guerre et pour parler de la guerre. Nous croyons tout savoir de la guerre. Mais moi qui écoute parler les femmes […] je puis affirmer que c’est faux.

— Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme

Avec la lutte internationale au terrorisme grandit l’insupportable injonction de choisir son camp. Du with us or against us de septembre 2001 jusqu’à «Je suis Charlie», en passant par l’étrange division qui se crée dans la société québécoise à coup d’islamophobie pré-usinée, tout concourt à réduire notre vocabulaire, à faire entrer la pensée dans deux petites boîtes, ennemies. De quel côté êtes-vous? Celui de l’humanité, répond Gilles Bibeau. Et comme il fait bon rejeter avec lui cette fausse alternative (le piège du sous-titre)!

Il propose avec Généalogie de la violence l’exact contraire de la binarité et du formatage: le refus de se ranger, quelque chose comme une discussion de groupe, sans consensus et sans victoire, sur ce qui nous motive à nous entretuer. Il fait ainsi l’histoire non pas de la guerre elle-même, mais de son explication, l’histoire de la guerre juste, de ce que chaque société a inventé pour éviter des violences… tout en en légitimant et en en taisant d’autres.

Dans ce livre polyphonique (on dit que l’auteur parle neuf langues) se croisent des visions du monde aux héritages métissés, des idées longues et mouvantes comme des pèlerinages. Le plus original et salutaire de ces récits est peut-être la lecture de plusieurs penseurs progressistes musulmans d’aujourd’hui, qui sont d’ordinaire victimes d’un troublant aveuglement sélectif. L’auteur revisite la guerre froide, l’histoire coloniale récente, aussi des récits plus anciens, comme la naissance de l’islam… et de l’islamophobie dans les lettres européennes. Il explore tant le djihad que l’impérialisme américain ou la responsabilité d’intervention humanitaire. La multiplicité des trames oblige l’auteur à une relative superficialité, qu’il compense par la justesse et un savant travail de mise en relations. Il sait sortir de leur cadre ces idées, comme la liberté d’expression ou la laïcité, qui changent de sens selon les cultures, et nous redonne, patiemment, ce que le concept de terrorisme tend à réduire. L’auteur tient et ne lâche pas un si grand nombre de fils que le texte en devient par moments coincé et souffrant, un tel projet ne se réalisant pas sans une certaine aridité. Mais le résultat tient de l’exploit et force l’admiration.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 311 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!