Critique – Fiction

Littéraires et pragmatiques

Élise Turcotte repart en grève.

Irène est morte. Comme dans Huis clos de Sartre, elle se retrouve dans un autre monde, enfermée dans un bunker où elle passe ses jours à enseigner, comme elle s’y acharnait lorsqu’elle se trouvait parmi les vivants. Irène enseigne la littérature, elle l’enseigne à d’autres petits morts, supervisée par une surveillante, elle leur enseigne un seul livre, celui qu’elle a pu ramener de l’autre monde: Dialogues en paradis de Can Xue. On aura compris que le roman d’Élise Turcotte prend la forme d’une fable, un peu simple mais entêtante − c’est un parfum, qu’on le dise comme ça −, sur le caractère précieux, et unique, et nécessaire de certaines choses, même si la société les piétine. Parce que la société les piétine.

Dans le monde des vivants, contre Irène s’élève Théa, dans une paradoxale amitié: Théa aime à sentir la faiblesse d’Irène, elle l’exploite. Les deux femmes enseignent la littérature au cégep. Théa s’y prête avec nonchalance, comme si ça ne comptait pas, Irène donne tout ce qu’elle a. «Tu donnes des perles aux pourceaux», lui reproche Théa. Et plus s’affiche la passion d’Irène, sa foi véritable en la littérature, plus son amie s’assombrit, se fait venimeuse. Survient alors la crise étudiante de 2012, et comme dans la société à ce moment-là, les antagonismes s’affûtent. S’opposent, dès lors, ceux qui croient − aux lettres, à l’enseignement, à la société et à ses combats − et les pragmatiques, ces fonctionnaires incapables d’aller au fond des choses. «J’avais compris sa vision, s’exclame Irène au sujet de Théa, même si je ne pouvais pas l’endosser: nous étions à l’usine, il fallait pointer, enseigner ce qu’on nous disait d’enseigner, recevoir notre paye et c’est tout. Elle avait raison sur un point: être soi-même était devenu périlleux.»

La littérature est une révolte, suppose ce roman: la révolte d’Irène, au diapason du printemps étudiant, la révolte d’une enseignante qui travaille dans la passion, la révolte contre un monde qui ne sait que faire des mots, et même celle contre l’autre monde, qui vient après la mort, et la révolte contre le fait d’être soi-même. Lorsqu’Irène opte pour un livre qui l’accompagnera au-delà, elle subit aussi les forces de l’autre monde, «cet éternel mépris envers la littérature». La construction de la fable paraît alors, grossièrement, séparer les camps de façon revancharde: ceux qui résistent, sensibles à l’unicité des mots, et les autres, ceux qui se laissent porter par le flot des discours communs. La littérature y devient le frère de combat d’une lutte contre un système «qui ne profite qu’à un nombre infime de personnes.» Bref, encore une fois, c’est nous contre eux.

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