Qu’est-ce que je peux faire?

Les questions piégées de l’individualisme.

C’est un cri du cœur plus qu’une question, immanquablement lancé au terme d’une conférence sur les maux de l’époque. Qu’est-ce que je peux faire? Voilà la réaction saine qui survient devant la révélation d’horreurs contemporaines que l’on juge pour de très bonnes raisons insurmontables. La majorité des écosystèmes mondiaux sont menacés à terme, les sociétés pétrolières constituent des «économies» mafieuses plus puissantes que n’importe quel État. Le Canada, entité politique complice de crimes, parvient à se faire passer pour le parangon de l’innocence dans le monde, les productions culturelles sont pour la plupart le fruit d’expériences neuro­logiques qui visent à manipuler massivement les esprits, nous sommes collectivement malades de ce que nous mangeons…

Souvent, l’interrogation désamorce elle-même toute situation, comme dans: «Que puis-je faire, moi, petit Chose, claquemuré dans mon individualité stérile, contraint dans mon demi-sous-sol à manger de la pizza congelée étant donné le haut taux de chômage, la hausse des loyers, la brutalité policière et mon fort degré d’endettement?» La question est plus résignée que rhétorique: confirmez-moi que je n’y peux rien, car de toute façon je ne me sens pas la force d’assumer l’acte de résistance que les circonstances appellent. Il est vrai qu’en notre ère de totalitarisme pervers, les problèmes se font aussi énormes qu’insaisissables, aussi généraux que diffus. On ne sait plus vers quel horizon se tourner, il n’y a aucun De Gaulle que l’on puisse rejoindre à Londres ni de fléau de la foi qu’on fasse circuler sous le manteau de façon à susciter en creux un acte de résistance venant troubler les eaux étales des bas-fonds. Le pouvoir ultralibéral est dans l’air et les prétentions à y résister, tantôt libertaires, tantôt libertariennes, quand il ne s’agit pas de modalités partenariales sociales-démocrates, lui empruntent plusieurs de ses traits. À ce stade de la déréliction politique, on ne peut plus grand-chose, en effet. Si «Que faire?» résonnait jadis telle l’amorce d’une réflexion stratégique annonçant un ordre nouveau, l’expression indivi­dualiste Oui, mais, qu’est-ce que je peux faire, moi…? prive en elle-même l’auteur de la question de toute possibilité d’agir.

Le postulat individualiste par lequel cet acte d’impuissance s’énonce passe pour celui par lequel il se dénonce. Le problème n’est pas tant de constater que, comme le petit Chose, on ne peut rien qui vaille, mais que le régime politique cherchant à nous conditionner nous a effectivement réduits à concevoir la réalité ainsi. Qu’est-ce que je peux faire, moi…? se présente ainsi comme l’amorce même d’une prise de conscience sociale et politique, comme le moment zéro à partir duquel on se donne les raisons d’échapper à soi-même, de chercher des prises sur les structures collectives qui nous conditionnent. Et à comprendre pour commencer à quel point ce que l’on appelle précipitamment la «conscience individuelle» relève avant tout d’un état de fait culturel et social. Il faut l’action de toute une société pour qu’il soit possible, comme nous le faisons, de se dire aussi conformément des individus. Quel matraquage publicitaire faut-il – Just do it, Be yourself, Think different: think Pepsi… – pour forger dans l’esprit l’impression tenace qu’on n’est que soi et redevable qu’à soi? Les cours de leadership qu’offrent les écoles de commerce, les théories de l’être rationnel et méritant que développe la presse économique ne consistent à rendre compte d’aucune réalité, mais plutôt à la forger.

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