Hommage

Où en sont les littératures nationales?

Gilles Marcotte est mort le 20 octobre 2015. Il aurait eu quatre-vingt-dix ans le 8 décembre. Avant d’être professeur, il avait travaillé à Radio-Canada et à l’Office national du film du Canada. Collaborateur au Devoir aussi bien qu’à La Presse, à Liberté comme à Cité libre et à L’actualité, il était également mélomane (L’amateur de musique, 1992).

En 1976, Gilles Marcotte parti­cipait à une séance de la Grande Rencontre des écrivains organisée par Liberté au Mont-Gabriel dans les Laurentides autour du thème «Où en sont les littératures nationales?» Nous publions ici son intervention afin de rendre hommage à ce penseur de la littérature québécoise.

Il existe, chez nous, une littérature qu’on appelait autrefois canadienne, puis canadienne-française, et qu’on veut maintenant nommer québécoise. On en parle aussi, parfois, comme d’une littérature nationale. Pas très souvent, car l’expression a quelque chose d’un peu embarrassant. Elle désigne, à coup sûr, une littérature mineure, ce qui n’est pas déshonorant, mais qui se donne de grands airs pour faire oublier sa situation d’infériorité. Il n’y a rien de tel qu’un drapeau pour couvrir les manques, les faiblesses. Parle-t-on, aujourd’hui, en France, d’une littérature nationale? Non, bien sûr, parce qu’on n’en a pas besoin – et parce que l’expression même a, dans l’histoire des idées, des connotations assez malheureuses. Quand, en 1898, Ferdinand Brunetière propose comme un idéal «la nationalisation de la littérature», il définit l’opération de la manière suivante: «C’est d’abord, écrit-il, en se libérant, par l’originalité de la forme, de toute influence étrangère, que la littérature devient véritablement nationale. […] Elle le devient, d’une autre manière, en développant dès lors, de son propre fond, et comme à l’abri de toute action du dehors, des qualités plus intérieures, assez difficiles à définir, et dont la nationalité se reconnaît à ce signe que les étrangers ne les voient pas, ou ne les sentent pas.» Enfin, une littérature nationale, selon M. Brunetière, est animée de «l’ambition d’instruire», elle est didactique ou morale, «dans le sens élevé, dans le sens large de l’un et de l’autre de ces deux mots». Ce beau programme, on le sait, n’a pas eu de suites brillantes dans son pays d’origine; mais il devait trouver chez nous un terrain propice à sa propagation, sinon à sa réalisation. En 1902, dans sa conférence sur «La nationalisation de la littérature canadienne», Mgr Camille Roy reprend, une à une, les idées de Brunetière; et il ouvre ainsi un débat dont nous ne sommes jamais tout à fait sortis. L’embêtant, pour les propagandistes de la littérature nationale, c’est qu’ils ont quelque difficulté à trouver des écrivains nationaux, sauf dans un passé plus ou moins lointain. Le poète national, ça ne se porte plus guère; et un romancier national, c’est presque une contradiction dans les termes (la célébration n’est pas dans les mœurs du roman). Ainsi Mgr Camille Roy ne pouvait recon­naître le produit de sa théorie dans son contemporain Émile Nelligan, le premier de nos poètes. Alors il célèbre la geste glorieuse des ancêtres, consignée dans des écrits sans intention littéraire, ou mieux encore – c’est plus sûr – il s’installe dans l’attente: il a l’éternité, c’est-à-dire la nation, pour lui. Il a bien raison de dormir sur ses deux oreilles, monseigneur Camille Roy. D’autres sont venus après lui, et d’autres encore viendront, qui travailleront, selon l’expression de Jean-Paul Sartre, «à transformer les écrivains et les artistes en biens nationaux».

Les observations qui précèdent n’ont rien d’une protestation. Je parle d’un embêtement, et je m’empresse d’ajouter qu’il était, qu’il est sans doute inévitable. On peut soutenir que la litté­rature n’a pas affaire à la nation; mais il est évident que la nation, elle, a affaire à la littérature, aux écrivains, aux éditeurs, aux libraires, à l’enseignement – en somme à tout ce qui constitue l’institution littéraire. Jacques Godbout l’a bien compris, qui, dans un article récent, proposait comme «livre de l’année» un document de travail du ministère des Affaires culturelles du Québec. Je cite: «Parce qu’un ministère des Affaires culturelles est, par définition, l’outil collectif le plus puissant que l’on puisse se donner, et dont nous avons le plus grand besoin après quinze ans d’escarmouches constitutionnelles, il serait ridicule de ne pas comprendre que le document L’Allier précède désormais toutes les démarches individuelles que représentent la publication d’un roman, la création d’un ballet, la mise en scène d’un texte dramatique ou l’exposition à Paris des œuvres d’un peintre né au Québec.» Le mot qui fait rêver, dans cette phrase, c’est évidemment le verbe «précéder». De quelle sorte d’antériorité s’agit-il? Il n’est pas facile d’en décider. Il suffit peut-être de remarquer, à la lumière de ce texte, que dans une perspective nationale – ou celle d’une littérature nationale à créer, à maintenir, à développer –, il est inévitable qu’on accorde une sorte de préséance à l’action collective, voire à l’action de l’État-nation, sur l’action individuelle de ceux qu’on appelait autrefois les «créateurs». Mgr Camille Roy partait d’une idéologie nationaliste traditionnelle; Godbout part d’un document ministériel très modern style; dans l’un et l’autre cas, les œuvres viennent après. À la limite, ne pourrait-on pas dire qu’une littérature nationale pourrait se passer de romans, de poèmes, et n’exister que par la seule idée qu’on se fait d’elle?

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