Dossier

Le visage raviné du pouvoir

L’aménagement du paysage forge l’alliance entre l’État et le capital.

Une image de la mobilisation étudiante contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral au printemps 2015 colle à ma mémoire. C’est une manifestation de soir au début du mois d’avril, le point de rendez-vous est le Carré Saint-Louis. Comme le SPVM entreprend immédiatement de disperser le rassemblement, de petits groupes s’éparpillent et se retirent un peu plus loin à l’ouest. La scène se déroule ainsi boulevard Saint-Laurent au sud de l’avenue des Pins. Les manifestants y côtoient des banlieusards sur le party, les jeunes filles aux jambes nues rougies par le froid et la circulation forcément compacte du jeudi soir. Elle est à vrai dire si dense qu’elle semble empêcher les manifestants de manifester: si quelques-uns tentent de marcher dans la rue, la plupart sont sur les trottoirs, petits groupes mobiles dont le terrain se déploie et se rétracte tour à tour, faisant indirec­tement écho aux manœuvres policières.

À un moment, la circulation automobile finit par s’immobiliser pour de bon. Ce n’est pas la manifestation qui en contrarie l’écoulement, mais l’accumulation d’autos de police. Elles s’arrêtent les unes après les autres au beau milieu de la Main, entre Prince-Arthur et des Pins, et de chacune d’elles sortent plusieurs policiers en tenue de combat: casque, jambières, gilet pare-balles, bouclier, matraque. Un drôle de silence reçoit ce déversement anti-émeute. Pas un coup de klaxon ne retentit. Les automobilistes paraissent accepter d’être prisonniers du flux désormais ensuqué. Laissant la police faire son travail, comme on dit, la laissant notamment mettre en place une souricière devant le petit Intermarché du côté est du boulevard, personne ne s’insurge d’être contraint à l’immobilité, personne ne se lève pour revendiquer son droit inaliénable à la mobilité motorisée, personne n’accélère pour forcer le passage au risque de frapper ces piétons interférant avec le trafic.

Ce soir d’avril 2015, le boulevard Saint-Laurent occupé par la police faisait froid dans le dos. Pas seulement parce qu’y était confirmée l’exclusion de la rue dans notre vie politique, mais aussi parce que l’absence de réaction des conducteurs révélait que la circulation automobile, sur un axe majeur, la rue principale pour ainsi dire, relevait de la même logique que la répression policière, qu’il s’agissait au fond de la même chose. Quel contraste, en effet, avec l’outrage suscité par le blocage d’un pont par des étudiants manifestant contre la transformation de l’ensemble de nos biens communs en marchandises. L’écart saisissant des réactions face à ces deux cas de paralysie de la circulation fait apparaître les voies de communication sous le jour troublant de l’infrastructure.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 311 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!