Dossier / Document

Vivre avec un lieu

Les plus anciens lecteurs de Liberté connaissent bien Jean-Pierre Issenhuth. Membre du comité de rédaction de 1987 à 2000, il s’y révéla un lecteur parfois féroce mais toujours clairvoyant. Dans le numéro hommage que nous lui avons consacré, une de ses lettres, adressée à Patrick Tillard, était publiée. L’extrait que nous vous en présentons, tout comme celui tiré de ses carnets, illustrent à quel point, pour lui, la littérature n’était rien si elle ne nous permettait pas de mieux appréhender le réel et de mieux vivre dans le monde.

Inventer son monde

J’ai depuis longtemps une préoccupation plus permanente, plus constante, plus lancinante qu’écrire. C’est «Comment vivre avec la Terre?» Cette préoccupation n’a pas cessé de grandir. Les échecs et les embûches ne l’ont pas ralentie. Vous avez peut-être raison de dire que c’est là l’expérience plus totale dont j’avais besoin. Qu’écrire s’est avéré insuffisant. Je ne m’explique pas autrement l’évolution des choses. Il y a d’autres aspects de mon cas que j’essaie de comprendre dans le livre que j’ai commencé: la passion de construire des cabanes, de fouiller dans les ordures, de la vie pauvre. Rien de tout cela, entre autres choses, n’est très clair à mes yeux. Je m’interroge. Est-ce une manière de vomir totalement, dans ma vie, le train du monde actuel? […]

Je trouve en permanence, en remontant dans ma vie, la nécessité d’inventer le monde – un monde dans le sens de «habiter poétiquement la Terre». Tant que cette invention a été compromise dans la réalité, elle s’est exercée dans les mots. Quand elle est devenue possible dans la réalité, les mots ont pris l’apparence d’un pis-aller, devenu très secondaire. L’invention s’est engouffrée dans la réalité. Car c’est ce que je fais ici, dans la forêt: inventer mon monde, avec les forces et la santé qui me restent. Dans ce monde mien, le végétal et l’animal et le minéral ont chacun, je crois, une place aussi importante que l’humain et le divin. Je me suis intéressé aux «Situs» parce qu’ils se sont frottés à l’idée du dépassement de l’art par la façon de conduire la vie. À la question «Comment habiter poétiquement le monde?», ils ont trouvé leur réponse (situations, dérive, psychogéographie, etc.). Ce qui m’était étranger, c’est qu’ils cherchaient une réponse collective, grégaire, même s’ils n’étaient qu’un petit nombre. Il m’a semblé que chacun doit chercher la réponse qui lui est la plus naturelle. Grâce à vous qui m’avez orienté vers Thomas Bernhard, j’ai trouvé dans Correction quelque chose qui m’exprime, je crois; pour Roithamer, la nécessité d’inventer son monde est liée à celle de bâtir: «Construire est ce qu’il y a de plus beau, la satisfaction suprême.» (p. 240) J’y pense en marquant au sol les limites de la cabane que je veux construire cet hiver avec des matériaux ramassés dans les ordures ces dernières années.

  • Jean-Pierre Issenhuth, «Lettre à Patrick Tillard», Liberté no 294, p. 27-28.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 311 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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