Dossier

Même les vaches n’habitent plus la terre

Peut-on être responsable d’un monde avec lequel on n’a pas de contact?

C’est vraiment la terre même, nue, pas virtuelle ou habillée pour cinq cennes, que l’ancêtre de ma mère, un certain Dubord dit Lafontaine, a foulée, qu’il a habitée, à laquelle il a tenté de s’acclimater, et, quel exploit, d’y survivre, en assurant sa descendance. Il l’a probablement déboisée, y a construit une cabane qu’il chauffait avec le bois qu’il avait bûché. Jamais il ne l’exploita au point d’en tirer profit, peut-être réussit-il à y faire pousser quelques oignons, posséda-t-il quelques poules et un cochon. Économie de subsistance, que la sienne. Il fallait se battre simplement pour pouvoir garder son bien.

En 1961, mon père, alors jeune ingénieur, profitant de la richesse collective de son époque, a acheté, pour cinq cents dollars, un acre au bord d’un lac des Laurentides (en plus d’un duplex en ville) et y a construit une résidence secondaire, où il allait se reposer. Être propriétaire n’avait plus le même sens que du temps de la colonie. La survie ne passait plus par l’intimité physique du cultivateur avec la terre. Cette séparation physique d’avec celle dont on n’avait plus besoin, où l’on ne passait plus désormais que ses vacances, a changé la manière de chacun d’habiter le monde. On a beau jeu d’abuser ou de laisser abuser de ce dont on n’a plus un besoin vital.

Les questions territoriales ont des ramifications complexes. Il faut avoir été proprié­taire d’un arpent de terre pour en avoir mesuré en soi la portée réelle. Marmottes, porcs-épics, couleuvres et chevreuils traversent mon acre de terrain sans que je sourcille. J’ai beau être au fait que les rives des lacs n’appartiennent à personne, qu’un inconnu se balade au bord du lac devant chez moi et je n’ai plus envie de partager. Un acte notarié définit clairement les frontières de mon territoire. J’y reçois qui je veux. Chez nous, je suis maîtresse. Jusqu’à ce qu’une multinationale trouve dans le sol de l’or, du gaz naturel ou des pets-de-sœur.

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