Dossier

Ralentir travaux

Ce qui manque à l’éducation pour nous apprendre à vivre.

En 1993, au moment où, avec la réforme Robillard, on s’apprêtait à supprimer un cours de philosophie obligatoire au cégep, j’ai écrit en défense de la philo une lettre, envoyée aux journaux, et qu’avaient cosignée une vingtaine d’intel­lectuels et d’artistes qui n’avaient pas de lien professionnel avec cette discipline. La lettre a été publiée, mais les Pierre Dansereau, Marcelle Ferron et Pierre Vadeboncoeur ne faisaient pas le poids. Ces gens, dont le travail consistait à penser, à imaginer, à rêver, ne faisaient rien de vraiment utile. On connaît la suite. Les cours obligatoires de philosophie sont passés de quatre à trois, et aujourd’hui ils risquent de passer tout entiers à la trappe de «l’adaptation» aux besoins du marché, tout comme la littérature est sournoisement grugée par les «communications», cet art de dire ce qui reste de la parole une fois que le silence en a été extirpé.

Pour être pris au sérieux, j’ai décidé de ne plus convoquer des littéraires et des artistes, ces assistés sociaux qui critiquent le monde qu’ils squattent, qui imaginent ce que serait le monde s’il était fait par des gens capables de ne rien faire, ne serait-ce que le temps de s’apercevoir qu’aucune activité humaine n’a de sens et est vouée à l’échec si elle ne s’enracine pas dans l’expérience sensible du monde et ne procède pas du désir de connaître la pensée à l’œuvre dans le monde, du désir de participer à cette œuvre.

Serai-je entendu, cette fois, si je fais appel à un génie et à un clochard? C’est le pari que je fais, tout en étant certain de le perdre. Mais en me donnant de tels alliés, j’espère combattre la bêtise à laquelle personne n’échappe complètement, même ceux et peut-être surtout ceux qui pratiquent la pensée, produisent des idées qui prolifèrent artificiellement au-dessus du réel, des idées meurtrières qui ne répondent ni des êtres ni des choses qu’ils ont pour fonction d’éclairer, de relier.


Pour répondre à la question de savoir ce que pourrait être une éducation qui nous aiderait à vivre, à habiter le monde, il faut essayer de comprendre pourquoi la culture ne suffit pas à entraver la violence. Comme le dit George Steiner, il ne faut pas oublier que «[l]es nazis écoutaient Bach le matin et torturaient l’après-midi» et, pourrait-on ajouter, que Heidegger pendant ce temps continuait d’enseigner. René Char écrit: «On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain.» La question qu’il faut se poser, si on veut une école qui nous fasse passer de l’enfance à l’âge adulte sans devenir des esclaves ou des assassins, en uniforme ou à cravate, est la suivante: qu’est-ce que penser, à quel moment la pensée cesse-t-elle de fonder l’humain, de créer une communauté qui permet à chaque personne d’être libre et solidaire? Si cela peut être une consolation, le mal qui nous afflige est plus ancien que nous, ce qui ne nous dégage pas de toute responsabilité. Einstein (c’est mon premier témoin, le clochard viendra plus tard) écrit vers 1930, dans Comment je vois le monde: «Il y a beaucoup de chaires d’enseignement, mais il y a peu de professeurs sages et généreux. Il y a beaucoup de grands amphithéâtres mais il y a peu de jeunes gens désireux de vérité et de justice.» Einstein, qui a quitté l’université dès que Hitler a pris le pouvoir, s’explique ainsi la faillite intellectuelle et morale de l’éducation. Les deux sont indissociables:

Il ne suffit pas d’apprendre à l’homme une spécialité. Car il devient ainsi une machine utilisable mais non une personnalité.

Il importe qu’il acquière un sentiment, un sens pratique de ce qui vaut la peine d’être entrepris, de ce qui est beau, de ce qui est moralement droit. Sinon il ressemble davantage, avec ses connaissances professionnelles, à un chien savant qu’à une créature harmonieusement développée.

Einstein relie constamment la perte des valeurs morales à une surspécialisation de l’esprit: «Je crois que l’exagération de l’attitude férocement intellectuelle, sévèrement orientée sur le concret et le réel, fruit de notre éducation, représente un danger pour les valeurs morales.» Si on lit attentivement, on comprend qu’il dénonce deux dérives de la pensée, celle qui rabat la pensée sur le concret et le réel en s’éloignant, disons, du «silence des espaces infinis», et celle de la pensée «férocement intellectuelle» qui se prend pour objet et s’éloigne du réel en le réduisant à ce qu’elle en abstrait. Pour combattre ces deux erreurs qui condamnent la pensée à «un réalisme simplet» ou à «une intellectualisation féroce», Einstein ramène la pensée à sa base, l’enracine dans l’émotion première dont elle ne sera que le développement: «J’éprouve l’émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l’art et la science. Si quelqu’un ne connaît pas cette sensation ou ne peut plus ressentir étonnement ou surprise, il est un mort vivant et ses yeux sont désormais aveugles.» Même chose pour Newton: «Toute ma vie, écrit-il, je n’ai été qu’un garçon jouant sur la plage et me divertissant de temps à autre en découvrant un galet mieux poli ou un coquillage plus beau que d’ordinaire, alors que le grand océan de la vérité s’étendait devant moi, dans la totalité de son mystère.»

Sans cette expérience dans laquelle la beauté débouche sur la vérité, et la vérité sur le mystère, il n’y a pas de connaissance possible, pas de pensée véritable, car la pensée humaine est précisément ce sentiment, cette sensation, cette intuition que je ne suis pas coupé du monde, que je peux connaître le monde. Lors de cette expérience, écrit Einstein, «l’être découvre l’ordre et la perfection là où le monde de la nature correspond au monde de la pensée. L’être ressent alors son existence individuelle comme une sorte de prison et désire éprouver la totalité de l’Étant comme un tout intelligible». C’est dans ce sentiment dont on ne peut sous-estimer la force que commence le travail de la pensée «absolument détachée de la vie pratique», car la pensée ne peut rien sans «cette confiance profonde en l’intelligibilité de l’architecture du monde», sans «cette volonté de comprendre ne serait-ce qu’une infime particule de l’intelligence se dévoilant dans l’univers».

Moi qui ne comprends rien à la physique, qui ai beaucoup de mal à démêler le temps et l’espace, je reconnais dans le désir scientifique de comprendre l’univers ce même désir qui anime les philosophes présocratiques, comme Héraclite s’extasiant devant le soleil qui «a la largeur d’un pied d’homme», ou un poète comme Hölderlin qui rêve d’«habiter poétiquement la terre», c’est-à-dire d’élargir le moi, de le libérer de sa prison en lui donnant le monde pour maison.

Le désir de connaissance que suscite l’«émotion devant le mystère de la vie», Einstein le rapproche du sentiment religieux: «J’appelle cela religiosité cosmique, dit-il, mais cette religiosité ne connaît ni dogme ni Dieu conçu à l’image de l’homme et donc aucune Église ne peut l’enseigner.» Du coup, il balaie l’opposition entre l’esprit scientifique et l’esprit religieux qu’a entretenue une époque bien «installée dans le matérialisme», «où la peur de la métaphysique, dit-il, a causé bien des dégâts». Combattre la spécialisation qui mène au chien savant, c’est décloisonner les savoirs, car «la soif de connaissance, dit Hannah Arendt dans ses Considérations morales, ne peut être étanchée, en raison de l’immensité de l’inconnu». La connaissance est générale ou elle n’est pas, elle vise à expliquer la totalité de l’être ou elle ronronne dans un petit coin, satisfaite d’avoir répondu à des nécessités pratiques ou élucidé des questions théoriques. Si Einstein a pu faire avancer notre connaissance de l’univers, c’est que pour lui la distinction entre physique et métaphysique, entre sensible et supersensible n’existe pas. Comment ne pas penser à Pythagore qui passait tout naturellement des mathématiques à la musique?

Je ne veux pas ouvrir ici un débat qui dépasse ma compé­tence, mais je peux affirmer, sans crainte de me tromper, que l’éducation se doit d’ouvrir l’esprit à ce qui le dépasse, car l’esprit appliqué à l’étude d’un objet bien précis ne parviendra à le connaître que s’il le relie à d’autres objets encore inconnus, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement de l’esprit et non du stock inépuisable d’objets qui constituent le monde. Si Einstein a pu découvrir la relativité, c’est, dit-il, qu’il «était convaincu de l’harmonie de l’univers», que chaque partie de l’univers est nécessaire, que les parties entretiennent entre elles une relation harmonieuse. Newton n’a cessé de s’étonner de la beauté et de la variété des galets déposés sur la plage, et, porté par cette émotion, il s’est laissé happer par «le grand océan de vérité», il a voulu découvrir ce qui présidait à la création d’un tel univers. Un autre physicien, Bohr, écrit que, lorsque la connaissance s’approfondit, «une cohérence de plus en plus grande de l’univers nous est intelligible, et nous en venons à vivre ainsi dans le sentiment toujours plus riche d’une harmonie éternelle et infinie, bien que nous ne puissions que sentir sa présence vague, sans jamais réellement pouvoir l’agripper». Pour Newton, Einstein, Bohr, tout ce qui est obéit à cette harmonie, à cette cohérence, et c’est cette conviction, ce sentiment qui non seulement mettent leur pensée en branle mais règlent également leur vie. Vivre humblement en accord avec une pensée inspirée par le désir d’harmonie pourrait bien être la meilleure définition de la culture.

Car ce qui est vrai de l’univers l’est aussi de la société. Ni l’univers ni la société ne peuvent exister sans une relation nécessaire et harmonieuse des parties entre elles, sans la respon­sabilité, pourrait-on dire, des parties à l’égard du tout. «Une société saine, écrit Einstein, n’existe que par des êtres indépendants mais profondément unis au groupe […]. Je dois réveiller ce sentiment de responsabilité morale, c’est un devoir face à la société.» On comprend qu’Einstein fait du sentiment, de l’émotion, le moteur de sa pensée, non pour congédier la raison mais pour la ramener constamment sur le terrain sensible de la relation, pour lui rappeler que la connaissance est essentiellement ce mouvement vers l’autre qui est lui-même toujours en mouvement – mouve­ment vers l’être qui est un champ de relations. Comme l’écrit William James dans Philosophie de l’expérience, «la seule manière d’appréhender l’épaisseur de la réalité est de l’évoquer en imagination, en devinant par sympathie la vie intime de quelqu’un d’autre». Croire que je peux percevoir «une parcelle minuscule de l’intelligence se dévoilant dans le monde», croire que je peux, par un mouvement de sympathie, deviner la vie intime d’un être humain, c’est la même chose, et c’est ce qui fonde à la fois la connaissance et la morale. Voilà pourquoi Einstein dit que le but de l’éducation, c’est «le perfectionnement moral». Et, modeste, il ajoute que «l’art plus que la science peut vouloir et atteindre ce perfectionnement moral».


Au cours des deux dernières années, j’ai essayé d’aider mon petit-fils à faire ses devoirs, mais surtout à l’intéresser à ses études. J’ai pu identifier alors plusieurs lacunes dans son programme, dont l’absence quasi totale de textes littéraires, le règne des feuilles volantes qui remplaçaient, par exemple, un livre de grammaire, et l’éventail incroyable des matières, qui va des mathématiques à la chimie, de la physique à la géographie, de l’histoire à l’éthique et à l’anglais, sans compter l’éducation physique qui, à mon grand étonnement, comporte une partie théorique. Encore plus que la quantité, c’est le morcellement des connaissances imposées qui me renverse.

Ainsi, il apprend tout de la Confédération canadienne, sans même avoir appris ce qu’est la Nouvelle-France. Et je ne parle pas de la complexité des mathématiques qui exigent maintenant que la plus simple division se fasse en quatre ou cinq opérations. Je rentrais chez moi, fatigué, me demandant si je pourrais réussir aujourd’hui mon secondaire trois. Ce n’est pas la compétence des enseignants qui est en cause, même si parfois je devine qu’elle est handicapée par la pédagogie, ni leur dévouement, qui me semble exceptionnel. Non, ce qui manque le plus à mon petit-fils et à ses enseignants, c’est le temps. Du temps pour semer et du temps pour récolter. Du temps pour éveiller le désir d’apprendre en ne retirant pas trop tôt l’élève, j’allais dire l’enfant, de la plage où il ramasse des cailloux, et du temps pour répondre à ce désir en l’accompagnant lentement sur le chemin qui va des choses aux mots, car aucune réponse ne sera retenue si la question n’a pas surgi de l’expérience même de l’enfant dont on sous-estime l’intelligence sensible, affective. Comme le dit Yourcenar dans ses Entretiens avec Mathieu Galey, «qui ne ressent pas profondément ne pense pas». Si je devais refaire les programmes du primaire et du secondaire, je m’en tiendrais à celui que propose Yourcenar dans ces mêmes entretiens:

Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le régime. J’ai souvent réfléchi à ce que pourrait être l’éducation de l’enfant. Je pense qu’il faudrait des études de base, très simples, où l’enfant apprendrait qu’il vit au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard ménager les ressources, qu’il dépend de l’air, de l’eau, de tous les êtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout détruire. On lui apprendrait que les hommes se sont entretués dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres […], on lui apprendrait assez du passé pour qu’il se sente relié aux hommes qui l’ont précédé […], il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposées aux enfants et aux très jeunes adolescents sous prétexte de biologie […], on lui donnerait aussi de simples notions de morale sans laquelle la vie en société est impossible […], en matière de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celles du pays où il se trouve, pour éveiller en lui le respect et détruire certains odieux préjugés, on lui apprendrait à aimer le travail quand le travail est utile.

Quelqu’un qui pourrait traduire la réforme Yourcenar en termes «savants» pour la faire adopter par le ministère de l’Éducation serait digne de passer à l’histoire, comme celui ou celle qui a libéré le Québec et l’Occident de l’ignorance en abolissant la tour de Babel ou la tour d’ivoire qu’ont érigées la cupidité et l’orgueil d’une pensée égarée en elle-même, affairée à établir sa propre puissance plutôt qu’à découvrir les chemins qui nous mènent au cœur du réel. On peut se dire que la réforme Yourcenar ne vise pas les études collégiales et universitaires, qu’elle est une critique implicite des sciences de l’éducation qui ont formé des enseignants à se regarder enseigner plutôt qu’à se laisser passionner par ce qu’ils enseignent. Cette critique est juste, on l’a entendue maintes et maintes fois formulée par des intellectuels qui ont la nostalgie du cours classique, de la pureté de la langue et de la grande culture, et même récemment par le ministre de l’Éducation, mais elle est et restera stérile aussi longtemps qu’elle n’interrogera pas la pratique même de la pensée qui a accouché des chiens savants dont parle Einstein, et qu’on retrouve aussi bien dans les études littéraires, philosophiques ou autres que dans les sciences de l’éducation. Le ver dans le fruit, c’est une sorte d’ivresse intellectuelle qui aveugle les meilleurs, une intellectualisation de la pensée qui travaille fort, comme le dit Valéry dans Note et digressions, «à s’étonner elle-même, [qui] s’absorbe à se faire des enfants qu’elle admire», une pensée parfois même subtile, ingénieuse, raffinée, mais détournée de sa véritable tâche, qui consiste à développer chez l’être humain la possibilité de connaître l’univers et de s’y insérer harmonieusement: «Je suis réellement un homme, dit Einstein, quand mes sentiments, mes pensées, mes actes n’ont qu’une finalité: celle de la communauté et de son progrès.» Il ne s’agit pas de sacrifier la pensée au nom de considérations morales, mais bien de la fortifier, de la vivifier en la ramenant dans l’émotion. «La pensée est le sang qui afflue autour du cœur», nous dit Empédocle.

Paul Valéry, dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, ne dit rien d’autre quand il distingue deux opérations de la pensée. La première consiste à «voir plus de choses qu’on en sait», à retourner à «l’émotion que donne la moindre chose réelle», à «retrouver la subtilité et l’instabilité sensorielles». La seconde consiste à «vouloir se figurer des ensembles invisibles dont les parties lui sont données», ensembles qui prendront la forme d’équations, de poèmes, de théories. Rester trop longtemps dans la première opération, c’est courir le risque d’être avalé, d’être frappé de stupeur, condamné à «la sotte félicité des pierres», d’où la nécessité d’aller à l’école pour se détacher des choses et pouvoir les ressaisir dans une forme qui leur donne un sens. Mais rester trop longtemps à l’école, sans retourner jouer dehors, c’est au contraire risquer de ne plus pouvoir se taire, de vivre prisonnier de soi, dont on croit pouvoir sortir en contraignant le monde à se conformer à l’image qu’on en a. Car la violence surgit toujours d’une pensée trop longtemps détachée des choses. «[L]e mal, dit Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, est toujours la destruction des choses sensibles où il y a présence réelle du bien.» Si on ne veut pas «au sortir de l’enfance indéfiniment étrangler son prochain», il ne faut pas trop s’éloigner de l’enfance, ne pas oublier, comme le pensait Baudelaire, que «le génie c’est l’enfance retrouvée à volonté». L’école doit enseigner l’oisiveté et le travail, l’aller-retour entre les choses et les mots, ce que Valéry appelle «le jeu général de la pensée».


Quand je me demande ce qu’est la culture, je revois cet homme, qu’on pourrait qualifier de clochard, et qui n’a rien à envier ni à Einstein ni à Valéry. Pendant deux ou trois ans, j’ai observé de la fenêtre de mon appartement, très tôt le matin, un vieux monsieur tout courbé, presque bossu, qui gagnait sa vie en ramassant dans les bacs de recyclage les bouteilles vides qu’il allait revendre, non pas au dépanneur, mais au supermarché, car c’était à sa façon un gros commerçant. Je l’ai vu un jour, portant une cravate et un beau vieux costume de laine, attendant que la gérante du supermarché pèse ces deux immenses sacs remplis de canettes et de bouteilles. Il était fier, souriant, la récolte avait été bonne, tout en lui semblait dire: «Me reconnaissez-vous? C’est moi et je suis aussi des vôtres.» Gagner honnê­tement sa vie à la sueur de son front, en recueillant les restes de l’abondance, c’est déjà quelque chose, mais mon clochard, mon héros faisait quelque chose de plus, quelque chose de gratuit. Il ne se contentait pas de ramasser les bouteilles payantes, consignées, il prenait le temps de mettre de l’ordre dans les bacs, de remettre dans leur compartiment respectif le verre, le plastique et le papier que les gens, par paresse ou négligence, avaient jetés pêle-mêle. Quand des journaux étaient éparpillés dans la ruelle, parce que les bacs débordaient ou que les gens n’avaient pas pris la peine de les y déposer, notre homme les ramassait feuille par feuille et les remettait dans le bac, quitte à devoir parfois les compresser.

Je ne sais pas quelle formation cet homme avait reçue, mais elle a fait de lui un homme cultivé. En posant ces gestes gratuits, si tôt le matin que j’étais peut-être le seul à les remarquer, en combattant le désordre de ma ruelle, il empêchait à sa façon le monde de sombrer dans le chaos, il s’inscrivait concrètement dans la communauté humaine dont il pressentait qu’elle ne peut exister que si chacun fait sa part pour en découvrir et en préserver l’harmonie.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 311 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!