Les ayants droit

La culture québécoise et le domaine public.

Une rumeur circule, je ne sais pas à quel point elle est fondée: la publication des œuvres complètes de Josée Yvon et de Denis Vanier serait depuis plusieurs années dans une impasse pour des questions complexes d’ayants droit. Il est fort possible que pour cette raison nous ne voyions pas de notre vivant leur parution officielle, et ce, même si on constate aujourd’hui un intérêt bouillonnant à leur endroit. Et plus encore, si c’est bien le cas, les ayants droit ont la légitimité nécessaire pour empêcher toute republication. Cela s’est vu l’an dernier sur le site de publication sauvage Les épuisés, qui a été contraint de retirer la mise en ligne du film Denis Vanier présente son show de monstres.

Avérée ou non, la rumeur n’a que valeur d’apologue. Elle vient s’ajouter aux innombrables histoires qui donnent à penser qu’une dynamique involontaire de censure est en cours, exercée par des ayants droit de toutes sortes, sur des œuvres qui possèdent une valeur littéraire immense, mais peu de valeur commerciale. Seule peut-être une inscrip­tion au domaine public hors du régime du copyright permet­trait de leur redonner la place qui leur est due. Cette censure est parfois exercée pour des motifs moraux, parfois pour des motifs financiers. Dans le cas d’œuvres plus sulfureuses, il arrive que la famille éloignée éprouve une certaine honte face aux écrits de l’auteur. Incapable de concevoir que la «laideur» ou l’immoralisme puissent avoir une quelconque valeur littéraire, elle résiste parfois aux projets de republication ou tente de la contrôler en «polissant» sa mémoire, en écartant des textes inédits ou des brouillons tendancieux. Cela s’est vu aussi bien pour Nietzsche et Claudel que pour les correspondances de Rimbaud.

Si la censure morale est en elle-même abjecte, la censure pour motif économique est tout aussi choquante et insidieuse. Ces mêmes ayants droit, qui ne sont pas toujours à la page concernant la valeur commerciale des republications, exigent parfois des conditions ou des redevances irréalistes pour un tirage qui somme toute n’est voué qu’à une diffusion réduite, même si elle est absolument nécessaire, autant pour la recherche en histoire littéraire que pour ce public d’amateurs à qui le patrimoine tient à cœur.

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