Tribunaux de poche

L’avènement des cours de justice culturelles.

On était à trois semaines de l’élection fédérale du 19 octobre. La Cour d’appel canadienne avait jeté un os à moelle sous forme de niqab entre les mâchoires des candidats et des électeurs et le pays tout entier s’adonnait au mâchouillage de l’os sans parvenir à en extirper la moelle. Les biblio­thèques provinciales québécoises avaient reçu, directement de l’Arabie saoudite, un paquet-cadeau contenant un Coran et trois livres d’apologie de la justice qui fouette. La NASA avait confirmé la présence sur Mars d’eau liquide sous forme de sels hydratés. Monsieur Dutrisac s’était enquis auprès de l’expert chargé d’expliquer la nature d’une telle eau si, du coup, on n’avait pas aussi trouvé du bacon sur la planète rouge. Non, on n’en avait pas trouvé. Dommage, avait conclu monsieur Dutrisac, parce qu’aujourd’hui, là où il n’y a pas de bacon, il y a de la guerre. Donc, il y a de la guerre sur Mars. Ça m’a fait du bien quand j’ai allumé. Bacon, donc porc, c’est le lien.

De la fumée ayant été retrouvée, on avait évacué l’aéroport à Dorval, et j’avais imaginé que la fumée avait été retrouvée grâce à une nouvelle application intelligente de «retrouveur de fumée», plus sophistiquée que les simples détecteurs. Tous les bulletins de nouvelles se concluaient par un topo sur les Blue Jays de Toronto (un club de baseball). Le documentaire d’Avi Lewis inspiré du livre de Naomi Klein, Tout peut changer, était enfin arrivé à Ex-Centris et nous étions quelques-uns à avoir assisté à l’affrontement des justices culturelles en Alberta, au Montana, en Inde, en Grèce, en Allemagne. Nous en étions sortis très verts et courageux. L’automne flamboyait dans nos arbres. C’est le moment qu’a choisi Agnès pour débarquer au Québec avec ses potes, quatre médecins (deux hommes, deux femmes, deux noirs, une blanche, une rousse) qui revenaient de quelques mois de mission au Mali et qui n’auraient pas été fâchés de prendre un bain de neige. Agnès: «Toutes les femmes médecins qui ont travaillé là-bas te le diraient. Sous le niqab et la burqa, nous trouvons du rachitisme et de l’ostéoporose précoce dus au manque de vitamine D. Tout le monde le sait. C’est documenté autant que les bordels d’enfants, et tout le reste. Que tout le monde le sache ne change rien à rien. On transporte chacun son petit tribunal de poche, tu vois, où on essaie de se faire une idée de la juridiction sous laquelle on doit pratiquer. Où que tu ailles, où que tu te trouves, dans le bled le plus perdu, tu trouves une nouvelle justice culturelle qui freine ton travail ou qui le neutralise tout simplement. Et lorsque tu rentres de mission, tu seras évalué par un nouveau tribunal soumis à une autre justice culturelle qui t’enjoindra de ne pas faire de vagues au nom d’une autre justice culturelle, suivez mon regard.»

Agnès partie voir les couleurs avec ses potes, j’ai fait les courses, absorbée par cette affaire de tribunal portable qu’on trimballe avec soi, par l’idée de ces petites cours de justice personnelle qui ne désemplissent pas, où on joue tous les rôles à la fois. C’était trop dense. J’avais le sentiment que nous étions tous des êtres pleins comme des œufs et je cherchais à savoir s’il y avait une chambre à air dans ma propre coquille. Il fallait qu’il y en ait une. J’ai été distraite par une équipe de trois jeunes peintres qui achevaient à toute vitesse une splendide murale aux abords de la ruelle qui court de la rue Bernard à la rue Saint-Viateur, derrière l’avenue du Parc. Un banc de poissons rutilant fait la vague au sein d’un océan de bleu intense. Ah, ce serait revigorant au creux de l’hiver! J’ai poursuivi ma route pendant que les peintres se hâtaient de terminer leur œuvre.

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