Aller au Pirate

Quand Saint-Fabien-sur-Mer était un lieu de culture.

Combien de fois étions-nous allés au Pirate? Nous étions ceux de La Bamboche, une poignée de copains, trois ou quatre avec parfois une fille, une troupe amateur jouant Ionesco, Obaldia, Duras, défendant à Rimouski ce théâtre apparu dans les années 1950 et dont Geneviève Serreau venait déjà d’écrire l’histoire, à chaud pour ainsi dire. Son bouquin paru en 1966 dans la collection «Idées» chez Gallimard, sa couverture rouge avec les photos solarisées de Genet, Beckett, Adamov, il s’est longtemps avachi dans ma poche-revolver…

À ceux-là de La Bamboche, nous qui allions au Pirate, je ne peux penser aujourd’hui – cinquante ans plus tard – qu’avec nostalgie, ce sont mes amis d’autrefois… Comme le titre de la chanson d’Anne Sylvestre que l’on écoutait si souvent, l’été le phono sur la plage, l’hiver au hasard des partys, ces amis d’alors aujourd’hui dispersés, mes amis perdus, je ne sais plus où ils sont ni ce qu’ils sont devenus (sauf un, qui a fait pâtissier), on va dire les amis du passé…

Ceux-là se rappellent la voix rugueuse d’Anne Sylvestre, écorchée, refusant la douceur et créant une forte, si belle emprise… Nous n’étions, nous n’étions / Qu’à peine moins vieux / Nous avions, nous avions / Envie d’être heureux / Et s’il y avait la mer, s’il y avait le vent / Un ciel toujours couvert / Et puis nos vingt ans… Elle glissait de petites phrases (née en 1934, elle les avait écrites au mitan de sa trentaine) qui pouvaient inquiéter: Nous avions encore l’âge / D’aimer pour de vrai… Et il y avait cette île Drenec évoquée à la fin de la complainte (longtemps je me suis demandé comment écrire ce nom), l’île Drenec (elle est minuscule, son nom signifie épine en breton, elle se trouve dans le golfe du Morbihan) vers laquelle Il fallait, il fallait / Naviguer sans plus / Si j’avais, si j’avais / Oh si j’avais su / Je m’y serais noyée / Pour ne pas vieillir / Pour ne jamais changer / Pour n’en plus partir…

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