Critique – Cinéma

La menace masala

Ajuster les sensibilités à l’état d’exception.

La télévision est accrochée au plafond dans un coin de La Belle Province où je mange deux hot-dogs garnis. Mes yeux fixent l’écran. Le policier est mort, il va au paradis: une salle blanche, immense et vide. Il n’est pas reçu par Dieu le Père mais par le sosie d’une pornstar, sa supérieure hiérarchique. Celle-ci lui donne le choix: soit une mission terrestre qui contribuera à sauver l’humanité du chaos dans lequel elle est embourbée, soit une patrouille routinière en banlieue. L’homme est brave, le voilà parachuté dans un flot de symboles mystiques et sectaires avant de se réveiller sur terre en plein downtown.

Le premier affrontement se fait avec l’antithèse du citoyen respectable: torse nu, crâne rasé; il est hargneux, impoli, sa rage est palpable. Entre le policier et ce non-citoyen, un plat de nourriture indienne, du poulet masala. Qui le mangera? Qui y résistera? C’est l’enjeu. Le non-citoyen se goinfre finalement du plat indien, comme un animal – ou comme je l’ai fait avec les hot-dogs. Le vigilant policier a la force morale nécessaire pour ne pas se laisser tenter par cette curiosité exotique. Le non-citoyen a des convulsions, quelque chose dans son abdomen veut prendre vie. Une main pousse à l’intérieur de son poignet droit jusqu’à en sortir. Le phénomène se reproduit du côté gauche. Le non-citoyen désormais muni de quatre mains régurgite de la bile alors que ses convulsions se poursuivent, semblant l’entraîner vers la mort. Le policier n’a pas besoin de le tuer, il s’est auto-anéanti en mangeant de la nourriture indienne. Je me tourne et regarde les visages des clients qui m’entourent, comme moi ils restent silencieux. Obnubilés par le flot d’images cinématographiques, ils continuent leur repas. De retour chez moi, alors que j’apprends la mort de trois cents Syriens dans un petit encadré en page trente-six du journal, dans l’indifférence absolue de mes concitoyens, je me questionne sur la nécessité pour la critique d’analyser ces promoteurs influents de l’état d’exception. Jusqu’où cette police ira-t-elle pour injecter sa vision de la vie dans nos veines? Me vient un dilemme: doit-on s’intéresser à ces discours envahissants pour en comprendre les intentions et les conséquences dans nos vies ou devons-nous plutôt les chasser de nos esprits en nous repliant dans l’art, espace d’une désolation partagée? Dans la mesure où la force d’une œuvre se situe au-delà des lignes de partage morales, à quel moment la critique cinématographique prend-elle la responsabilité d’affronter ce matraquage?

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