Politiques culturelles

La révolution inachevée

Retour sur les audaces et les échecs de Georges-Émile Lapalme, créateur du ministère de la Culture à l’aube des années soixante.

Lire le programme du Parti libéral du Québec en vue des élections du 22 juin 1960, même un demi-siècle après sa parution, suscite encore et toujours l’étonnement. La toute première promesse électorale qu’on y trouve porte en effet sur un enjeu dont on ne pourrait dire qu’il a été conçu pour séduire l’électorat:

Article 1 – Création d’un ministère des affaires culturelles ayant sous sa juridiction les organismes suivants:
a) L’Office de la langue française (ou de la linguistique);
b) Le Département du Canada français d’outre-frontières;
c) Le Conseil provincial des arts;
d) La Commission des monuments historiques;
e) Le Bureau provincial d’urbanisme.

De la part d’un parti qui croupit dans l’opposition depuis seize ans – c’est dire s’il est affamé de pouvoir – l’audace ne manque pas d’envergure. Pourtant, dans une province sortant à peine du régime ultra­conservateur de Maurice Duplessis, cela apporte un grand vent de fraîcheur. Englobant tout à la fois la création sous diverses formes, le soutien de la mémoire historique et l’ouverture vers l’avenir à travers l’aménagement du territoire et de l’habitat, le programme électoral libéral a ceci de révolutionnaire qu’il révèle d’abord et avant tout une vision large de la culture:

Dans le contexte québécois, l’élément le plus universel est constitué par le fait français que nous nous devons de développer en profondeur. C’est par notre culture plus que par le nombre que nous nous imposerons. Conscients de nos responsabilités envers la langue française, nous lui donnerons un organisme qui soit à la fois protecteur et créateur […]. Dans le domaine des arts, tout en participant au mouvement universel, nous tenterons de développer une culture qui nous soit propre en même temps que, par l’urbanisme, nous mettrons en valeur ce qui reste de notre profil français. C’est par la langue et la culture que peut s’affirmer notre présence française sur le continent nord-américain.

Le programme du PLQ, comme l’écrit son chef Jean Lesage dans son introduction, «a été préparé soigneusement au cours de congrès régionaux et provinciaux de la Fédération libérale du Québec». À l’instar des autres promesses de nature économique et de celles portant sur le bien-être social, la refonte des lois du travail, l’administration publique et la réforme de l’éducation, celle de la création d’un ministère des Affaires culturelles a été pensée et élaborée, à la demande de Lesage, par son prédécesseur à la tête du parti, Georges-Émile Lapalme. Dans Le vent de l’oubli, le deuxième tome de ses mémoires, Lapalme évoque en effet que le premier ministre, pressé par l’échéance électorale, aurait clos une réunion de son état-major par les propos suivants: «Le programme, il est tout fait. C’est Georges qui l’a écrit dans deux volumes. Je lui demande de le condenser pour l’élection.» Ce qui fut achevé dès le surlendemain. Les deux volumes en question sont un essai rédigé par Lapalme à l’été 1959, après son départ de la chefferie du parti. Intitulé Pour une politique, l’ouvrage est demeuré inédit jusqu’en 1988. Dans ce livre, après un chapitre sur la situation très préoccupante de la langue française au Québec et un autre sur l’état de la culture et les actions urgentes à entreprendre pour renforcer et assainir l’une et développer l’autre, Lapalme affirme: «Pour coordonner et activer tout cet ensemble, le parti devra instituer un ministère des affaires culturelles.» L’article 1 du programme de 1960 du PLQ n’est surtout pas une invention improvisée.

Claude Corbo a été recteur de l’UQAM de 1986 à 1996, puis de 2008 à 2013. Il a publié une quinzaine de livres traitant d’éducation et de politique.

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