Critique – Poésie

Pour recommencer à respirer

Jean-Jacques Viton signe un livre de poésie lumineux sur les différents temps de la vie.

Jean-Jacques Viton publie de la poésie depuis 1963. Ça recommence est le quinzième livre qu’il fait paraître chez P.O.L depuis 1984. Outre le fait d’avoir gravité autour de plusieurs revues litté­raires françaises comme Action poétique et Les Cahiers du sud, il a cofondé Banana Split avec la poète Liliane Giraudon, les Rencontres internationales de poésie contemporaine ainsi que les Comptoirs de la nouvelle B.S., qui met annuellement sur pied des ateliers de traduction.

Chacune des trois sections de Ça recommence est accompagnée d’une photographie en noir et blanc de Marc-Antoine Serra, lesquelles montrent deux cages d’appar­tement désaffectées puis les touches d’un piano. Si Viton propose un dizain par page, la continuité entre plusieurs d’entre eux est néanmoins perceptible. Il crée des ensembles ou de courtes suites qui se terminent parfois abruptement alors qu’un commentaire métapoétique nous signifie qu’«il faut changer de ton / le rythme d’éclairage» ou bien «cherche[r] […] les nécessaires blancs / entre situations ou scènes». Les trois magnifiques sous-titres, «Va va va où je vais», «Le pleur des veaux dans l’abattoir» et «L’oubli rend le temps ineffaçable», sont des prélèvements du texte, comme si le poète signifiait avec ce procédé d’insistance qu’il faut puiser plus profondément dans tel vers, tel syntagme, telle pensée. Le fait que les lignes des poèmes soient sans majuscule ni ponctuation, souvent pourvues de courts blancs, force à refaire les liaisons entre les mots ou groupes de mots qui vont syntaxiquement ensemble, un exercice toujours stimulant d’un point de vue sémantique et rythmique.

D’entrée de jeu, le poète traduit un état d’immobilisme sous la figure d’un ange à l’«expression d’attente» qui observe une femme (sa bien-aimée?), qu’il ira caresser, sorte de visite d’outre-tombe qui suppose le rêve d’une union du «haut et bas ensemble». Le poète y greffe pourtant cette image d’un couple à tout jamais statique: «il pense au couple / retrouvé nu effondré dans la cendre / l’homme en travers de la femme / la tête sous son bras à elle et contre son flanc / ensevelis ensemble dans une stupéfaction grise». À la lumière de cette scène, nous comprenons que les états d’attente et de stagnation («l’heure c’est l’heure / avant c’est pas l’heure / après c’est plus l’heure / la femme chaque jour dans la rue / debout à l’entrée de sa maison le sait / […] elle attend / c’est l’attitude de ce qui attend tout le jour») alternent avec des déplacements, par le corps, la mémoire et le rêve, rendant possibles des rencontres et introspections qui stimulent et déploient le poème. Ce n’est pas seulement dans «Va va va où je vais» que le poète demande où aller, fait des «allers-retours» et recommence. Regarder couler du sable entre les doigts pourrait être un geste serein, mais chez Viton, il semble que ce soit l’«avancée», même «maladroite», qui constitue le vrai antidote. Si le recommencement peut être sans contredit du côté de l’immobilisme – on rencontre en effet une bonne dose de malheurs accablants et de mauvais sorts persistants dans «Le pleur des veaux dans l’abattoir», comme cette maison qui «flambe» pour la troisième fois –, il ne faut pas dénier à la reprise l’acharnement qui se situe en amont: «on saute et on ressaute / on tombe et on retombe» et sa force variationnelle: «la répétition est l’enchantement de la parole / redire presque exactement prépare à être enchanté».

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 312 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!